gruyeresuisse

02/05/2018

L’autre Istambul : Çağdaş Erdoğan

Erdogan.jpgÇağdaş Erdoğan, membre de l’agence photo indépendante « SO Collective », propose un Istambul inconnu : celui des nuits underground où se mêlent la prostitution, les combats de chiens, la violence des armes à feu voire les conflits politiques. Disparates ces éléments forment néanmoins un tout où se rejoignent tradition et modernité. Ces nuits aveugles se passent dans les quartiers pauvres de la cité. Ceux des Kurdes, des Alévis et des réfugiés au moment où l’armée et la police cherchent à éliminer de telles zones de dissidences.

Erdogan 2.jpgDans ces territoires et pour survivre, le peuple est souvent contraint à diverses trafics et combats. Les activités sexuelles appartiennent de plein « droit » à cet univers secret et interlope en particulier pour celles et ceux dont les orientations de genres et de pratiques ne sont pas les « bonnes ». Si bien que pour ces orgies nocturnes en milieux troubles des participants de toutes classes et milieux professionnels viennent moins pour se perdre que se retrouver.

Erdogan 3.jpgLe photographe ramène à un espace de la déposition s’agissant du corps en tant qu’objet de perte et de reconstruction identitaire. Le secret vient une fois de plus affirmer son autorité face à celle de l’ordre politique d’un autre Erdogan. Mais de quel corps s’agit-il ? De qui est ce corps ? Voilà les questions dangereuses puisqu’il s’agit de celles de la nature sexuelle qui mettrait en danger la société selon les légalistes. Pareil au jeune Igitur de Mallarmé descendant “ le caveau des siens ”, Çağdaş Erdoğan montre non une réminiscence sépulcrale mais la puissance de désirs que la société « main stream » de Turquie ne tolère pas.

Jean-Paul Gavard-Perret

01/05/2018

L’œuvre non-sensique d’Olivier O Olivier

olivier.jpgOlivier O Olivier, exposition, Galerie Sonia Zannettacci, Genève, du 3 mai au 30 juin 2018 ;

Pierre Marie Olivier - suite à un conseil d’Arrabal - prit le pseudonyme d’Olivier O Olivier. Il appartint au Collège de pataphysique dès 1953 et entra aux Beaux-arts de Paris en 1954. Il y apprend tous les éléments des techniques artistiques dont il devint un virtuose. Mais très vite il sort de la tradition sous l’influence de Topor et d’Arrabal : il rejoint le groupe « Panique » fondé l'année précédente avec Alexandro Jodorowsky.

Olivier 2.jpgTout en se tenant loin des surréalistes, le groupe cultive l'absurde, la dérision, le rire l’angoisse que l’artiste porte au plus haut point. Ses œuvres loufoques dont « Les Chasses de naphtaline » (une main avec des filets attachés à chaque doigt) créent un fantastique léger et pernicieux, des étrangetés discrètes dans lesquelles les apparences se dissolvent sous un aspect faussement réaliste. S’y joue du piano à l'ombre de vagues gigantesques et les objets s'animent d'une vie autonome, délivrés au milieu de paysages urbains farcis de diverses présences étranges ou de changements de climat.

Olivier 3.jpgPour l’artiste dessiner revient à donner de l'existence à ce qui n'en a pas encore – ou plus. Le dessin précède la pensée, l'anticipe, pénètre des lieux inconnus. Le créateur met à mal, par son imagination, les images connues et reconnues. Farcesque et facétieux, il devient le plus profond des philosophes et fait sien la règle d’une sorte d’obscénité au second degré. Son art reste un rire qui témoigne d’un profond amour de la vie. Il permet de créer les mensonges de plus en plus gros mais toujours rattachés à la réalité. Comme l’écrivait Topor « ils tapent dans le mille, au pif ». Mais ce hasard n’a rien de fortuit au sein de structures des sophistiquées en ce qui semble la simplicité même.


Jean-Paul Gavard-Perret

Raymond Depardon : Bolivia « Si »

Depardon 3.jpgDans « Raymond Depardon : Bolivia », le photographe français réunit les photos (inédites) qu’il a réalisées dans ce pays entre 1997 et 2015. Le noir et blanc souligne la rudesse du paysage, les visages des paysans, les silhouettes des femmes et le mystère des traditions ancestrales. «Je suis attiré par ces montagnards, ces paysans et éleveurs qui vivent sur les hauts plateaux », écrit-il. Il existe pour l’artiste une manière oblique de retour à la vie rude qu’il a connu enfant dans ses propres montagnes.

Depardon 2.jpgLe photographe parvient à créer une fable grâce aux dégradés de gris qui donnent plus de profondeur à l’image. Nous sommes déjà dans la vérité parce que l'image du réel prend valeur d’icône. Elle pose son aura et la réalité de sa propre trace. D’autant qu’en saisissant des visages burinés Depardon ne donne pas une ride aux portraits. Il en sonde, même au cœur de la misère, l’espoir.

 

Depardon.jpgCelui-là guérit du temps afin de fonder une éternité particulière. Il faudrait à ce titre regarder les photographies de Depardon de manière paradoxale : les paupières closes et penser à leur sujet non au développement photographique mais au développement algébrique qui met à jour dans une série tous les termes qu’elles renferment, penser aussi au développement géométrique qui permet de visualiser sur un seul plan les faces diverses d’un même volume géographique mais qui le dépasse pour renvoyer à d’autres espaces

Jean-Paul Gavard-Perret

Raymond Depardon: Bolivia , Publié par la Fondation Cartier et Actes Sud, 2018, 39€