gruyeresuisse

12/03/2017

Maud Simonnot : nuit américaine et nuits parisiennes

 

Simonnot.jpgLes biographies ont souvent un parfum de nostalgie (lorsqu’elles sont hagiographiques), de soufre (lorsqu’elles sont à charge). Maud Simonnot évite ces deux écueils. Elle reconstruit les folies parisiennes des années 20 selon une perspective opposée à celle choisie par Woody Allen pour un des plus ratés de ses films. Preuve que si Paris fut aimé des américains, la ville ne leur rendit par forcément. Robert McAlmon en est l’exemple parfait. Le « gars du Middle West » - à la fois surdoué, autodidacte, « parvenu » (il épouse une des femmes les plus riches d’Angleterre), sourdement méprisé, ami de Kiki de Montparnasse, de Man Ray, de l’intelligentsia de l’époque (Gertrud Stein, Nancy Cunard, Joyce, Aragon), auteur à succès et éditeur (il publia Hemingway) - y connut la gloire avant un retour obligé au pays natal en un désert aussi géographique qu’existentiel.

Simonnot 2.jpgMaud Simonnot ne se veut rien la conscience du personnage. Elle le suit dans son Assomption et sa décadence. Elle le montre aussi dévoré par la vie que la dévorant en une nouvelle déclinaison de « l’enfer c’est les autres ». Derrière ses strass, ses réussites insolente McAlmon demeure le déclassé. La clarté, l’intelligence et la sensibilité de l’auteure soulèvent l’écume des jours du « Magnifique ». Jaillissent les altérations de surface dues aux déterminations de l’existence. Son faste perd peu à peu sa richesse d’apparat : elle n'est qu'incertitude quasiment programmée dans le trou abyssal où se manifeste une présence sourde. Simonnot 3.jpgMaud Simonnot en propose des clés. Jaillit en filigrane ce qui rend poignant et terrible le « nœud » de McAlmon. Ceux qui ne l’aimaient pas et qu’il fit tout pour en être aimé, ne leur aurait-il pas interdit de le faire ? Il en était trop éloigné en dépit des fêtes qu’il organisa pour eux et des aides qui leur porta. Ce qui l’habitait était fait pour le mettre à l’écart même si à la fin de sa vie au milieu d’un désert californien il écrivait : « Le temps ici et l’isolement me rend dingue ». Mais pouvait-il en être autrement ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Maud Simonnot, « La nuit pour adresse », coll. Blanche, Gallimard ; 260 p, 20 E., 2017.

11/03/2017

Fancy Feast : striptease « burlesque » du voyeurisme

Fancy 2.jpgReine de la scène burlesque new-yorkaise Fancy Feast souligne combien son personnage scénique n’est pas différent de son existence. Ses souhaits et ses rêves trouvent une figuration dans des spectacles où elle se revendique telle qu’elle est. Elle ne se contente pas d’une pure exhibition plus ou moins farcesque de sa différence. Elle s’élève face aux diktats « formels » qu’imposent aux femmes la société

Au départ ses spectacles n’étaient destinés qu’à la scène nocturne queer. Ils ne prêchaient que des convaincus. C’est pourquoi elle a décidé d’élargir le cercle de son public afin de faire avancer la cause des femmes différentes dont les formes exhibées choquent celles et ceux qui ne voient rien de pire qu’une femme obèse.

Fancy 3.jpgSi pour elle la magie du burlesque repose sur l’exhibition de la nudité, le jeu sexualisé devient une manière de dialoguer avec le public. Fancy Feast est donc plus performeuse qu’artiste de music-hall. Elle transforme le striptease en métaphore et inversion du regard. Il ne s’agit pas montrer seulement corps mais de révéler autre chose : la vulnérabilité du voyeur face au corps «a-normé».

Les performances de l’artiste contiennent un caractère hypnotique plus que purement drôle et délirant. L’humour sollicite l’intérêt du public avant de le dégager des idées reçues. L’assomption de la nudité mène vers quelque chose de plus authentique que ce que confisquent les modèles stéréotypés, déréalisées, décharnées et dévitalisées.

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

08/03/2017

La noisette et les marmottes : marché des éditeurs romands de poésie de Lausanne



Romand.jpgBibilomédia prouve combien les éditeurs romands savent prendre les risques que leurs voisins français refusent. Sur le marché de Lausanne, cette année, Héros Limite propose des rééditions majeures, Samizdat une belle inconnue à travers sa « Tempête » en romanche et en français, Encre Fraîche et d’Autre Part font la part belle à l’humour (Fabienne Radi en tête), quant aux éditions de L’aire et Eliane Vernay elles restent des figures de proue. Comme souvent en poésie l’édition romande comble les lacunes et des faiblesses des éditions françaises centrées sur elles-mêmes. Les éditeurs romands (et il en va de même dans les domaines des revues) ne cultivent pas seulement le sens proche ou du spectaculaire La Revue de Belles Lettres (RBL) l’illustre depuis des décennies dans un travail autant de passion que de réflexion.

Romand 2.jpgC’est pourquoi il semble étrange qu’afin d’ouvrir l’édition lémanique aux nouveaux espaces numériques le Marché va se clore en invitant deux sites étroitement franco-français : Poezibao de Florence Trocmé et Sitaudis de Pierre Le Pillouër. C’est un peu comme si pour conclure un colloque sur la politique étaient invités Fillon et Trump. Les deux sites se contentent de traiter par la bande les éditeurs romands. Et lorsque Sitaudis publia l’éminent et excellent poète Christian Bernard - genevois d’adoption en tant que directeur du Mamco - l’attrait de la Suisse était bien relatif. La noisette romande intéresse peu les marmottes françaises. Et il aurait été plus judicieux d’inviter ceux qui, de l’intérieur - du 24 Heures de Lausanne à Pro Helvetia - peuvent intervenir plus pertinemment dans la défense et illustration de l’édition poétique romande afin d’en soutenir la progression. Sortant de leur mise en scène cosmétique de la littérature helvétique le Marché se serait passé de tels hôtes exotiques. La poésie lémanique a devant elle son avenir. Elle n’est en rien le dépotoir de ceux qui de l’extérieur veulent lui apprendre à vivre.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marché des éditeurs romands de poésie, Bibiomédia, 19 mars 2017, Lausanne.