gruyeresuisse

09/02/2019

Abe Frajndlich : obsessions

AbeFrajndlich 3.jpgLa vie photographique d'Abe Frajndlich a selon lui débuté "sérieusement" en 1970 avec une obsession incessante pour ses sujets. "Au début, je vivais avec une danseuse / mime appelée Rosebud Conway, je ne pouvais pas m’arrêter de faire des photos d’elle et j’ai finalement réalisé un livre intitulé Figments en 1975" écrit-il. Il fut été édité et mis en page par Minor White avec lequel il prend un tournant amoureux et qui devient sa nouvelle obsession photographique.

AbeFrajndlich.jpgPuis sa focalisation se tourne vers un autre objet : la ville de Cleveland en Ohio dont elle tire le livre "Cleveland Infrared". Néanmoins perdure en filigrane la passion pour à la fois les portaits de créateurs (Bukowki, Ginsberg, etc.) et le nu féminin déjà illustré en 1999 par "Eros Eterna". Pour un tel artiste et comme la peinture ,la photographie est céleste par la vue, humaine au sens du toucher.

AbeFrajndlich 2.jpgRencontrant Minami Azu dans une station de métro à New York il a un nouveau coup de foudre et ne cesse de la photographier dans le monde entier (Tokyo, New York, Venise, Rome, Cleveland, etc.). Le photographe présente ici l'atelier qu'il a animé avec ses étudiants sur cette "obsession personnelle" envers la maîtresse du Butoh. Dès qu'il ne la voit pas, il pense à son dos car aucun autre ne lui ressemble. Mais son effet de pan ne ramène pas au sol mais  à un point de vue céleste.

Jean-Paul Gavard-Perret

08/02/2019

L'hiver suisse par ses photographes

Suisse Werner-Bischof.jpg"L’hiver dans la photographie suisse", Bildhalle Galerie de photographie classique et contemporaine, Zurich jusqu'au 21 février.

Retour aux idées mères : la Suisse aurait pour matrice l'hiver. Ses stations, sa géographie, sa mythologie n'y sont pas pour rien. Mais "la grande peur de la montagne" s'est transformée en plaisir et parfois en snobisme du côté de Gstaad, Davos, Saint Moritz. Mais en choisissant leur approche et leur monde les photographes peuvent donner libre cours à leur imaginaire afin d'imprimer leurs traces sur la poudreuse. Dans la forêt, sur des bronzariums des pas suivent diverses cadence entre travail, vitesse ou farniente.

Suisse René-Burri.jpgL'exposition reprend l'iconographie à la pré-origine du cliché avec les estampes d’Albert Steiner extraites de la collection Kaspar Fleischmann qui n'avaient jamais été montrées. Mais se découvrent très vite les prises des photographes suisses iconiques : Werner Bischof, René Burri, Arnold Odermatt, René Groebli, Philipp Giegel et Sabine Weiss. Elle et ils sont accompagnés de photographes plus jeunes : Robert Bösch, Guido Baselgia , Daniel Schwartz et Bernd Nicolaisen.

 

 

 

Suisse Philipp-Giegel.jpgTous traduisent à leur manière non seulement la beauté des lieux hivernaux, la grâce des skieuses mais aussi la vie telle qu'elle est. Preuve qu'au sein d'une exposition "historique" tout n'est pas animé par la nostalgie mais par une esthétique en mouvement. Elle est soulignée par des propositions plus récentes comme les spécimens photographiques uniques de Douglas Mandry ou les paysages de Sandro Diener. Ici nulle glaise ne sera glu - il s'agit de plonger encore et toujours dans les neiges comme angles de vue et de vie.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Photos de Werner Bischof, René Burri, Philipp Giesel.

07/02/2019

Francis Bacon le riant désespéré

Bacon.jpgDans ce que John Russell nomma ironiquement et avec pertinence les "énergiques barbouillages chromatiques" de Bacon perdure toujours une mémoire d'un être parfois anonyme et parfois très connu dont il renverse la dimension mythique : Leiris, Freud, Innocent X, Van Gogh, Henrietta Moraes sont là et bien identifiables ou repérables sous l'apparent effacement. Mais ces personnages, ou plutôt ces icônes, sont à la fois rameutés et escamotés afin de déstabiliser le regard et de montrer ce que ça cache. Les héros ne sont plus identifiables à leur mythologie tant Bacon gratte leurs images, et c'est bien, là autant une manière de retourner au mythe que de le retourner.

 

Bacon 2.jpgLa déformation est chez lui une information et n'a rien d'une pochade. Ses "Conversations (qui complètent celles du livre écrit avec David Sylvester) le prouvent d'autant que, "forcé" par des interlocuteurs différents, l'artiste sort de sa réserve, n'hésite pas à les contrarier. Au besoin il les mord comme il mord ses toiles par les situations limites qu'il propose. Mais s'entend tout autant son rire et son impertinence. A Duras il rappelle que ses travaux possèdent plus de sens et de force lorsque "les muscles travaillent bien". Ce qui ressemble à une pirouette est bien plus même si l'artiste feint de ne pas savoir que comme le dit Duras ses "tableaux éclatent d'intelligence". "C'est posible ça ?" lui rétorque-t-il. Mais l'affaire est entendue. De fait Bacon n'en doute pas. Mais il préfère feindre d'en rire.

 

Bacon 3.jpgA travers ces interviews (dont 3 restaient inédits en français) et qui sont enrichis de photos originales de Marc Trivier, Bacon rappelle combien dans son travail comme dans ses vagabondades existentiels, il permet à l'homme de croiser les regards mortels de Méduse sans périr et pour mieux affronter la vie. Le riant désespéré a toujours su redonner espoir à ceux qui en manquaient, à ceux qui ont osé regarder ses oeuvres, qui ont accepté de se planter devant pour, par delà le malaise premier, voir ce qui se cachait et ce qui se cache encore derrière. Celles et ceux qui l'interviewent ici le rappellent au moment où ils sont entraînés par les spasmes de rire et liberté du séducteur au regard impitoyable. Un regard de carnassier semblable à celui de Beckett son compatriote. On ne peut parler d’amitié entre les deux hommes,  mais leurs oeuvres ont bien des points communs même si l'un est de parents britanniques et l'autres d'irlandais. Ce qui change tout...

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Francis Bacon, "Conversations", entretiens 1964-1992, Préface de Yannick Haenel, Photographies originales de Marc Trivier, L'Atelier contemporain, Strasbourg, 2019, 208 p., 20 E.