gruyeresuisse

04/11/2018

Stephanie Pfriender Stylander et les opiacées

Pfriender 2.jpg"The Untamed Eye" est d'abord une monographie du travail de Stephanie Pfriender Stylander (MW editions). Elle se prolonge par cette exposition. S'y découvre la plus célèbre série de la photographe : celle de "la brindille" (Kate Moss) qui débarquent à New York "'illumine" la ville. Mais tous les portraits de stars et de mode créent une ambiance très particulière comme si certaines "saintes" entraient dans un bordel. Les portraits deviennent des fleurs folles dont parfois les rires hélicoïdaux transpercent le ciel. Ils ne leur restent pour preuve de leur puissance ce que la photographe en retient.

Pfriender 3.jpgPersonne ne les quitte des yeux. Ils les suivent comme leur ombre. L’érotisme se tient face à l’impossible en une pureté de l’obscène, la réversibilité a-théologique de la sainteté et de l’abaissement. De leurs dents de telles égéries sectionnent d’une seule morsure les aortes des divinités masculines obsolètes.

 

Pfriender.jpgLa créatrice les transforment en prophétesse du temps d’au-delà des prophéties. Elles martyrisent le réel eunuque en allant au bout d’une extase particulière. Elles "corrompent" l’excès par l’illimité, le repos par le mouvement. Là où la nudité est appelée tout se soustrait au jeu social et soulage du néant par l’ivresse de la beauté scénarisée. La photographe et ses modèles brisent le cercle de la passivité, chacune d'elle devient la Toute-Regardée dans les nuits de fêtes sans qu'elles n’aient besoin d’être prises sous la sueur des mâles en leur sale prière.

Jean-Paul Gavard-Perret

Stephanie Pfriender Stylander, "The Untamed Eye", Galerie de l'Instant, Pareis, Novembre 2018.

02/11/2018

Anne Sylvie Henchoz : exercices de transgression

Henchoz.jpgAnne Sylvie Henchoz, « Don’t forget to touch me », TSAR éditions, Vevey, 2018.

Anne Sylvie Henchoz est une artiste polymorphe et multipartitas. Elle produits entre autres divers types de performances narratives et poétiques. Elle y invente des situations conçues comme des cérémonies où la manière d’entrer en rapport avec les autres prend des aspects atypiques. Le tout dans des énoncés et un langage chorégraphique.

 

 

henchoz 2.jpg« Don’t forget to touch me » est un livre d’artiste où Anne Sylvie Henchoz réunit une collection d’invitations et de scénarios pour de futures performances. Celle qui porte le nom du titre du livre est «un ensemble de pièces chorégraphiées dans lesquelles les danseurs et musiciens qui les concrétisent utilisent les corps des uns et des autres pour produire des percussions rythmées. » C’est une manière de créer dans les imageries aux profonds remous charnels et ludiques par la vie que les participants se donnent. La créatrice présente dans de telles possibilités de transgression narrative, un mouvement où la morale s’éloigne à mesure que le corps se rapproche jusqu’à devenir langage et où l’apprentissage de la liberté d’être passe par des déphasages intempestifs.

Henchoz 3.jpgL’instigatrice des hautes œuvres et basses besognes se moquent de la beauté classique des corps ; ici la femme se libère d’elle-même. Anne-Sylvie Henchoz renverse toutes les mièvreries, transcende les poncifs pour donner une dimension érotique au sentiment d’exister

Jean-Paul Gavard-Perret

Georges Ambrosino et Georges Bataille à la recherche de la vérité

Bataille.jpgComplétées d’un essai inédit de Bataille sur Jean- Paul Sartre (1946) et de notes et manuscrits d’Ambrosino, ces lettres poursuivent le dialogue entamé avant guerre par les deux correspondants. Le philosophe et le scientifique manifestent un grand respect l’un envers l’autre. Ils cherchent à découvrir le monde et les hommes qui l’habitent, l’univers physique - celui des particules jusqu’au monde des étoiles. « Un monde formidable, si nouveau pour moi » écrit Ambrosino.

Bataille 3.jpgDans cette correspondance se retrouve le côté passionné des deux correspondants. Ils sont fort de leurs savoirs mais vulnérables affectivement. Ils abordent des thématiques essentielles. Pour eux les valeurs soumises à l’éclairage du temps flambent comme des allumettes depuis les origines de l’homme, du monde, des civilisations. Les deux correspondants à la fois s’opposent et se réconfortent. Tout ne va pas sans heurts. Ils font des efforts pour toucher au mystère de l’homme dont l’essence est ce qu’il nomme « poésie . Ils continuent de la chercher comme ils le firent avant guerre au sein des premières revues qu’ils fondèrent (dont « Acéphale ») et celles qu’ils créèrent ensuite (« Critique »entre autres).

 

Bataille 2.jpgLes deux épistoliers font preuve d’écoute même s’ils s’accusent de ne pas s’entendre. Les deux auteurs font preuve d’attention, de lucidité, d’évidente responsabilité de ce qu’ils font tout en préservant la primordiale nécessité d’être soi-même. Claudine Frank offre de ce dialogue une édition scientifique, pertinente. Entre le philosophe et le scientifique, se retrouvent - pour peu qu’on les décontextualise- des réflexions qui n’ont rien perdu de leur actualité. Entre autre sur la notion d’énergie. La réflexion prend dans un tel échange une dimension telle qu’elle pourrait aujourd’hui encore « nourrir » le débat intellectuel jusque dans ses nouvelles données spécistes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Georges Ambrosino, Georges Bataille, « L’Expérience à l’épreuve, correspondance et inédits ( 1943-1960 ) », coll. « Hors Cahiers », Editions Les Cahiers, 2018