gruyeresuisse

11/04/2018

La graine et la Mulâtre : Tereza Zelenkova

Zelenkova 3.jpgNatures mortes, nus, portraits, intérieurs, cabinets de curiosité créent soit le vide soit le trop plein pour exprimer l’existence en creux et de manière duale : il y a la fin et le recommencement, le classique et le baroque, la parure et la nudité, le sensuel et la spiritualité mais toujours selon des visions délétères et riches de détails.

 

 

 

Zelenkova.jpgTout semble sortir d’un autre âge que le noir et blanc de la photographie argentique décale encore plus. Au coeur de l’enfermement se joue une mise en espace à la fois minimale ou luxuriante, lourde du silence que les photographies dévoilent en un effet étrange : celui d’un appel muet vers l’espoir d’un seuil à franchir mais dont le passage et comme interdit et ramène à la clôture.

 

 

Zelenkova 2.jpgNe demeure souvent qu’un vertige angoissant au sein d’un passage espéré où rien n’est possible. La quête du changement, de l’appel avorte au moment une croupe nue, une chute de cheveux, une coiffeuse indiquent une présence - mais une présence cachée puisque du corps rien n’est visible – même si ce qui est montré en dit long…

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Tereza Zelenkova, « The Essential Solitude », Ravinstjin Gallery, avril-mai 2018.

06/04/2018

Philippe Jaccottet et Henri Thomas : le « parjure poétique »

Jaccottet Thomas.jpg

 

Fata Morgana propose une correspondance pénétrante entre deux poètes aussi discrets que majeurs. Elle traverse pratiquement un demi-siècle ; débuté en 1940 elle se terminera à la mort de Thomas en 1993. Les deux partagent une vie simple et la poésie des transparences. Une phrase de Thomas peut résumer leurs œuvres : « Une rue tourne et passe dans la vitre comme une journée entière, avec sa fatigue. » Les lettres témoignent de ce dont les deux amis sont les créateurs : l'alchimie de l'étrange du quotidien, l’incantation à l'extraordinaire dans l’ordinaire là où le temps tourne parfois comme le lait.

 

 

Jaccottet Thomas 3.jpgLes deux partagent sinon la baudelairienne «extase et horreur de la vie » du moins son délice et sa difficulté. Ils sont réunis ici par un échange majeur autour de la littérature à l’épreuve de sa pratique dans le « Parjure » que le poète suisse définit ainsi : « Personne ne l’a mieux compris que vous ; c’est que le point de départ vous est parfaitement connu ». A  savoir le secret situé dans l’esprit et « que tous subissent et très peu tentent de comprendre. » Si bien que le problème de la communication poétique est dépassé : « rien n’est encore exprimé (…). Naturellement les rêveries prolifèrent, je n’arriverai jamais à couper à travers – je ne vois le soleil qu’en sous-bois. »
Jaccottet Thomas 2.jpgJaccottet et Thomas restent en chemin vers les images naïves et sourdes que le jour ne peut montrer. « Mais jamais jusqu'à la chair, /Mais jamais jusqu'au soleil » tant les arches de nuit demeurent profondes. Néanmoins les auteurs tentent d’en venir à bout et se le disent comme pour s’encourager dans leurs quêtes au fil de pelote de laine du temps. Les mots le tricotent parfois s'en amusent parfois tout en permettant aux poètes d’instaurer leur religion tels deux fidèles dévots de l’indicible dans l’ici-même.

Jean-Paul Gavard-Perret


Philippe Jaccottet et Henri Thomas « Pépiement des ombres », (Correspondance), Edition établie par Philippe Blanc, Dessins d’Anne-Marie Jaccottet, Postface Hervé Ferrage. , Fata Morgana Editions, Fontfroide le Haut, 2018 , 248 p., 26 E.

04/04/2018

Torbjørn Rødland : l’ancien et la nouvelle

Rodland bon.jpgLes photographies de Torbjørn Rødland sont des fleurs inattendues, des glaïeuls incendiaires mais toujours subtils. Le photographe ordonne le monde mais comme s’il repassait par un certain chaos pour lui accorder une nouvelle chance

Rodland 3.jpgIl arrive que certaines femmes soient « les très chères » de Baudelaire qui ne gardent que « leurs bijoux sonores ». Mais d’autres - comme le photographe lui-même - cultivent l’aporie jusqu’à l’humour. Elles sont même prêtes à donner leurs cheveux pour que les Trump se prennent pour des Beatles.

 

rodland 2.jpgC’est dire si les femmes se moquent des pouvoirs. Sans doutes parce qu’elles gardent celui de rester érigées. Mais l'homme est voué à "l'alternance incompréhensible" (P. Quignard). C'est pourquoi le pouvoir est un problème masculin. Il caractérise sa fragilité, sa faiblesse, son anxiété. A l'image de son éjaculation dont la volupté est une perte. Ce qui en résulte est tristesse et tarissement sauf si Torbjørn Rødland - passant par là - les sublime.

Jean-Paul Gavard-Perret

Torbjørn Rødland, The Touch That Made You », Fondazione Prada, Milan.