gruyeresuisse

25/03/2020

Marinka Limat : prélude aux temps de crise

Limat 1.pngPlus que pour bien d'autres le confinement pour la fribourgeoise Marinka Limat n'est pas chose aisée. Celle qui a inséré le "format pèlerinage" dans l'art doit cesser ses périples à la rencontre des officiants qui dirigent ou animent les grandes institutions artistiques publiques ou privées. Sa performance est en arrêt mais elle aura ensuite beaucoup à nous apprendre sur les difficultés du monde artistique après ce cataclysme et plus généralement sur le sens à accorder à la vie.

Limat Bon.pngUtilisant le corps et le chemin comme "outil de travail", la marche aide l'artiste à s’extraire de la société pour mieux la comprendre. Espérons après ces temps difficiles la retrouver avec le "K" sur ton chapeau. La lettre issue de l’allemand car pour Marinka Limat renvoie au kunst (art) mais peut aussi renvoyer à la « Kommunikation », « Kreation » et peut faire référence à l’anarchie ou renvoyer d’un point de vue graphique au chemin. Cette lettre est elle-même un point de rencontre et ce projet sans le savoir est devenue un prélude à notre temps de crise.

Limat 2.pngA chaque étape la pèlerine demande aux acteurs de l'art leur "bénédiction" : "Elles sont comparables à des petites performances dans la grande performance. Certaines personnes disent quelque chose, parfois juste un mot, d’autres accomplissent un geste." Se crée un nouveau lien de l’art et du sacré. Il est vieux comme le monde et sans doute même à l'origine de l'art. Mais il ne s'agit plus de produire des objets (ils nous submergent) mais un lien entre les êtres selon une sorte de confucianisme implicite qu'il faut apprendre à réinventer écrit l'artiste.

Jean-Paul Gavard-Perret

24/03/2020

Leslie Smith III : pour le plaisir

Smit.jpgLes tableaux découpés de Leslie Smith III créent des émotions particulières par leurs formes et couleurs. Transparait l'héritage autant de Franck Stella et ses assemblages géométriques que d'Ellsworth Kelly ou Kenneth Noland et leurs épures. Mais chez lui l'abstraction reste beaucoup plus sensorielle car chargée de matière en tant que support et surface.

Smit 2.jpgL'artiste manoeuvre dans les deux et sa peinture en n'est que plus altière, joyeuse voire giboyeuses dans toute une série de rencontres . Les pièces pourtant sagement exposées interagissent les unes avec les autres. Si bien qu'une telle abstraction devient fertile et prend valeur de réalité ferme, vivace, colorée.

Smit 3.jpgC’est là un long travail de préparation, revision des principes et activations de nouvelles "carlingues" pour la peinture. S'y envolent les ailes du désir. Le tout dans une irrévérence éloquente à la thématique ludique mais léchée. Ce travail est une fête de l’esprit et des sens dans un mélange de romance et de dérision.

Jean-Paul Gavard-Perret

Leslie Smith III, "Strangers", Galerie Isabelle Gounod, Paris, du 14 mars au 11 avril 2020.

Doubles jeux de Philippe diCorcia

Di Corcia.jpgPhilippe diCorcia est sans doute un des photographes narrateurs de "fictions" les plus intéressants du début du siècle. Il explore et dépasse les limites de son médium par des prises méticuleusement scénographiées et réalisées, mettant en scène une variété d’individus parmi lesquels des amis, des membres de sa famille, des anonymes, des gogo danseurs voire des personnages transformés en maquereaux demi-sel.

Di Corcia 3.jpgTout joue entre le vrai et le faux, la pose et le naturel avec un humour constant là où un érotisme ambigu plane : l'amour semble tariffé en des partouzes discrètes ou des tête à tête arrangés. La théâtralité est là pour le signifier sous un aspect faussement documentariste - ce qui donne à l'oeuvre encore plus de saveur.

Di Corcia 2.jpgDans les interstices entre fiction et réalité diCorcia crée depuis plus de 20 ans son cinéma fixe et muet entre Lynch, Hopper et Antonioni. Rien ne manque à ces fausses histoires où la beauté et l’harmonie prennent une nouvelle donne en un glamour inversé et une audace ludique et ironique. Tout demeure ambigu et ce n'est pas le moindre plaisir de telle monstrations aussi subtiles qu'équivoques. Dans la douceur les miasmes prennent des allures classieuses.

Jean-Paul Gavard-Perret

Les photographies de diCorcia sont visibles actuellement - sur R-V uniquement étant données les circonstances - à la David Zwirner, Paris.