gruyeresuisse

13/01/2021

Glen Baxter et le non-sensique

Baxter.jpgNé à Leeds en 1944, Glen Baxter partage son enfance entre les salles de cinéma et les bibliothèques. D'où son goût pour les  westerns comme pour le burlesque transgressif et échevelé des Marx Brothers. D'où aussi son attrait pour les mots qu'il découvre en se plongeant dans les livres d’aventures. Entre autres ceux de W.E. Johns et de son héros pilote James Bigglesworth. Tout est écrit avec mots étonnamment longs et complexes qui plaisent au gamin.
 
Baxter2.jpgAprès une formation à l’école d’art de Leeds – où il comprend qu’il est davantage attiré par la poésie que par la peinture abstraite – Glen Baxter découvre à Leytonstone le surréalisme et entre en écriture. Puis il part pour New York, sur l’invitation du poète Larry Fagin qui lui propose de lire ses textes. Ce fut un bouleversement pour lui : "C’était comme mettre les doigts dans la prise. Tout le monde paraissait être un poète, ou du moins aspirait à le devenir."
 
Baxter3.jpgDe retour à Londres Glen Baxter met en place la formule qui le rendra célèbre : un dessin à la "ligne claire" réalisée à l’encre et dont les surfaces sont colorées au crayon. Son style rappelle les premières B.D. du genre Sapeur Camembert et plus près de nous l'école belge. Et c'est ainsi que ses poèmes premiers se condensent en légendes sous l’image et laissent le lecteur/regardeur en état d'expectative. L'humour prend ainsi une valeur spécifique : il n’est ni narquois, sarcastique ou sombre :  il "fait rire par induction" là où tout devient non-sensique. Preuve que la vie comme l'art n'a pas forcément besoin d'être fléchée.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
Absolutely Baxter, Galerie Isabelle Gounod, Paris, du 2 janvier au 6 février 2021.
 

12/01/2021

Les hantises de l'air de Sylvain Granon

Granon.jpgSylvain Granon, "Résonances", galerie ligneTREIZE, Carouge, Genève, du 16 janvier au 12février 2021.
 
 
 
Sylvain Granon  évoque le mystère qui prélude aux germes de la présence du réel. La vision est remodelée à l’épreuve d’une rupture entre le sens idéal de la figuration et la présence d'espaces qui évoluent au gré de la lumière  dans la singularité divers moments.
 
Granon 2.jpgCette hantise de l'air  reste néanmoins la  nourriture terrestre et impalpable de la création. Durée et simultanéité ne font qu’un dans la genèse de l’espace. Restent des volutes sourdes et mouvantes gouvernées selon des modulations de vagues. Elles s’élèvent ou s’abaissent par poussées et strates en divers courants  si bien que chaque œuvre recèle en elle un étrange kaléidoscope.
 
Granon 3.jpgExiste dans chaque peinture une immobilité vibrante et agissante qu’exaspèrent des couleurs absorbées sourdement ou la violence de la matière.  L’artiste semble s’absenter mais il est terriblement présent pour laisser tout le champ à ce qu’il ouvre et projette à la lumière sombre répercutée d’étape en étape en un roulement silencieux.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

10/01/2021

Jean-Louis Poitevin : je est un nôtre

Poitevin.jpgLe livre de Poitevin en sa reprise de la légende de Jonas (dont le souffle se confond avec la voix du narrateur) est là pour mettre à mal l'Histoire et le socle de ses fondamentaux. L'auteur trouve une méthode fictionnelle de dispersion des limites acquises afin de mettre à nu bien des zones d’ombres. Il réussit l'émergence d'une forme qui exprime le gâchis. Et le lecteur se retrouve bien loin de l'habituelle fiction "à la française" ou du réalisme à la Courbet. Le fameux roman miroir que l'on promène le long d'une route, le "néos" véridique et pictural sont renvoyés à une préhistoire.
 
Poitevin bon.jpgPuisant ses thèmes dans le passé la fiction a pour fonction de "subjectiver" une dimension nouvelle de la philosophie qui n'est plus présentée dans la révérence de seuls traités. Il en va de même pour le roman. Se moquant des liaisons traditionnelles du genre,  l'auteur envisage les questions de l'existence et du récit selon de nouvelles voies. L'imaginaire ne dépeuple en rien la raison : elle lui permet de trouver à travers la fiction une  narration qui, en ses cassures, ouvre sur des abîmes. Non afin de les laisser vacants mais les comprendre pour mettre fin à des déterminismes autant politiques que littéraires.
 
Poitevin 3.jpgPoitevin propose donc un nouvel état de la prose, un nouveau change de la fiction. L’Histoire politique n’est plus une chose abstraite, individualisée dans une croyance naïve, volontariste de la prétendue aventure individuelle des héros de guerre et de leurs massacres. Par la révision de la légende, des accrocs du passé à ceux d'aujourd'hui, se crée une urgence de rupture  afin de dénoncer les ordonnances des actes de destruction. Il n'y a plus de temps à perdre même si - à la fin du livre - l'espoir reste une question sans réponse.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Jean-Louis Poitevin, "Jonas ou l'extinction de l'attente", Tinbad Roman, Editions Tinbad, Paris, Janvier 2921, 158 p., 18 E