gruyeresuisse

18/01/2019

Vivian Maier : une nounou d'enfer

Maier.jpgL'immense corpus des photographies de Vivian Maier (1926–2009) - née à New York et qui passa une grande partie de sa jeunesse en France - double de facto son travail officiel de nourrice. Il est constitué de plus de 150 000 images photographiques (épreuves, négatifs, diapositives et rouleaux de films non développés)  principalement en noir et blanc. Tout le monde ou presque l'ignora de son vivant et fut découvert presque par hasard dans une brocante.

 

 

Maier 2.jpgMais l'"amatrice" photographia aussi en couleurs . Après avoir abandonné son Rolleiflex, elle commença à travailler avec une caméra 35 mm et produisit 40 000 diapositives couleur Ektachrome. Femme parfaitement libre sous des apparences sévères elle s’y amuse encore à souligner - par exemple - comment la femme «normale» devient la condamnée de la société dans des visions en gros plans ou plans généraux.

 

 

 

 

Maier 3.jpgCes photos - pour la plupart inédites - permettent de comprendre plus à fond sa vision de New-York et de Chicago. La vie urbaine des deux métropoles, des années 1950 aux années 1980, possède une force poétique et ironique rare. La créatrice saisit sur le vif des attitudes parfois paradoxales et l'expression des visages. Une force de révélation inédite ouvre l'impénétrable en perçant l’ineffable. Se crée un passage entre le corps séquestré et celui qui échappe.

Jean-Paul Gavard-Perret

"Vivian Maier: The Color Work", Galerie Hoxard Greenberg , New-York. Livre (même titre) publié par la galerie rt Harper Design. Préface de Joel Meyerowitz et un texte de Colin Westerbeck.

16/01/2019

Résurrections : Jean Baptiste Née

Née.jpgJean-Baptiste Née, "Derrière la brume", Galerie Ligne Treize, Carouge-Genève, du 12 janvier au 15 février 2019.

 

Le temps passe mais - sur les montagnes - l'ombre reste le berceau de la vie. Ou plutôt son écrin. C'est pourquoi si J-B Née ne dissipe pas les brumes il montre ou suggère ce qui s'y fomente et se cache derrière. Chaque gouache sur papier  propose un souffle indéfinissable. Il diffère le réel afin d'inscrire une légende. Elle emporte.

Née 2.jpgEn absence de jour le paysage n'est pas pour autant orphelin. Il neige de noir dans la crevasse des souvenirs. L'oeuvre devient une suite de flocons sombres. Ils  demeurent inconsistants car une lumière sourde y rayonne. Quand la nuit tombe, J-B Née la troue : elle est repoussée par vagues. D'un côté l'artiste contemple le ciel, de l'autre il scrute la terre. Nous sommes soumis  à des glissements progressifs. Il n'existe pas d'arrêt. Juste l'attente. L'interminable attente : bordures et nudité.

Née 3.jpgChaque image compose un éparpillement des brumes. Peu peu le paysage entre dans le regard. Preuve que l'absolue lumière cache l'essentiel. S'infuse la séparation entre les paysages tels qu'ils sont et tels qu'ils deviennent dans cette proposition de voyance. Le mensonge des apparences fond avant que la lumière diffuse une image trop nette qui ferait oublier des mystères et des secrets d'abîmes et de cimes.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

André Kasper : distances de séparation

Kasper 2.jpgAndré Kasper, "Peintures", Galerie Humus, Lausanne, Février 2019.

 

Pour André Kasper le femme est un territoire (presque) interdit et suave. Leur présence crée implicitement le surgissement d'un certain renoncement tant les modèles baignent dans l'ennui. Existe dans leur apparence une forme d'épuisement même s'il faut bien qu'un jour leur vie commence. Leur regard n'est pourtant jamais enfermé dans le regard de l'autre même si leur attente les porte sur un lit, une banquette ou derrière une vitrine

 

Kasper 3.jpgL'artiste crée des visions parfois frontales et presque "naïves" mais à l'inverse la peinture s'abandonne parfois au mouvement sinueux de la nudité. Des murs d'une chambre ou une vitre protègent de telles présences en leurs débris d'insomnie autour des écrous noirs du temps là où ne se défont pas forcément les cambrures. Nul ne sait ce que de tels modèles représentent pour le peintre. Apparemment il ose s'y perdre car il y a dans leurs silhouette ce qui le fait vivre et anime son imaginaire prégnant, mystérieux, aussi érotique que sévère.

 

 

Kasper.jpgPeindre de telles femmes revient pour Kasper à leur chuchoter des mots. Les silhouettes refusent souvent d'entrer dans le vif du tumulte intime. Chaque portrait à la fois rapproche et sépare. Le regardeur reste seul avec son désir et son rêve. Face à de tels portraits il demeure au mieux un bois flotté. Au pire une épave. Il ne s'en défend pas. Mais qu’importe : seuls les corps secs et les têtes froides songent à  sauvegarder leur dignité dans la dévastation ou la sidération implicite que produit la vision de telle femmes.

 

Jean-Paul Gavard-Perret