gruyeresuisse

18/10/2019

Philippe Forest et les labyrinthes

Forest.jpgPhilippe Forest met en scène un peintre et son modèle, l'art et la politique. Son héros n'a pas "la tête à la théorie", il a du métier mais reste secondaire en faisant du tableau un miroir. C'est peu et c'est bien là le problème. Existe une sorte de lutte entre Churchill et son portraitiste mais bien au-delà une mise en scène théâtrale de cette confrontation de l'impossibilité de toute "re-présentation". D'où une méditation originale. Le narrateur s'y dédouble de manière systémique dans une complexité découpée en actes et intermèdes par échos  au "Théâtre/Roman" d'Aragon.

 

Forest 2.jpgCe livre est aussi froid que fraternel. La condition humaine est ramenée à la perte que l'auteur métabolise avec brillance. S'y mêle à la fois l'interrogation sur l'art - auquel préside toujours le "au début la répétition" de Michaux - mais aussi celle sur  le sens de l'altérité autant de la part de ses personnages que de l'auteur et ce par delà le vrai et le faux pour atteindre divers types de mythes aussi personnels que généraux.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Forest, "Je reste roi de mes chagrins", Gallimard, Paris, 2019.

17/10/2019

Claude Mollard et les présences primitives

Mollard 3.jpg

 

Par son travail photographique Claude Mollard (un des pères fondateurs du Centre Pompidou) transforme le monde et le regard. L'imaginaire de l'artiste crée une perte de repères et invente des présences à travers les surfaces qu'il décrypte et saisit. Des portraits surgissent là où le minéral et le végétal se rapprochent de masques originaires mystèrieux et fantastiques.

 

 

Mollard.jpgEncore faut-il savoir les remarquer comme le photographe transformé en  chasseur premier opère en faisant le vide en lui pour se tenir poreux face à ce qui arrive. Il possède un regard aigu et toute une poétique  de l'image afin de dénicher de tels portraits fabuleux au sein de la réalité. Des chamanes touffus, des êtres fabuleux sont extirpés du poids terrible du réel. Claude Mollard l’allège et surtout le mythifie. Les formes primitives deviennent par l'art de la prise de vue (angles et lumières comprises) des présences incontournables.

Mollard 2.jpgSans ostentation, ni exhibition, soit par effet de masse, de moirures ou à l'inverse en des prises essentialistes l’artiste crée un climat spirituel intermédiaire. La photographie devient presque abstraite afin d'offrir des portraits plus que symboliques puisque la nature elle-même est tirée par ses touffes hirsutes. Il s'agit de saluer l’union de la terre et des dieux, de gommer les différences entre les hommes et leurs mythes dans ce qui devient des portraits de primitifs du futur. Claude Mollard les convoque pour lutter contre la disparition de l'espèce considérée comme humaine.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Claude Mollard, Galerie Capazza, Nancay.

Cecil B et les injonctions décalées

cecil B.jpgConjonctions, causes, effets sont le fruit de l'observation qui anime Cecil B pour sortir le nu de ses cases et dérouter certaines habitudes de le penser, voir et regarder. En de telles prise le hasard comme la nécessité sont reconsidérés. Le regard critique de la photographe crée une diffraction. Elle permet de prendre conscience que tout savoir sur le corps est croyance. Car en tant qu'image il reste un mirage. Que tout artiste "prépare" afin que le voyeur en fasse "bon" usage. Même si dans ce cas il n'existe pas de lois...

Cecil B 2.jpgCecil B permet en ces scénographies décalées permet à l'imaginaire de fonctionner dans une suite de mouvements et de "circonstances" qui semblent fortuits mais c'est un beau leurre que la créatrice entretient. Partant toujours de son expérience, de ses émotions , Cecil B ne donne rien pour acquis c'est pourquoi son oeuvre avance et dérive insidieusement dans une subjectivité tendre parfois poétique, parfois plus crue. Elle rappelle qu'un portrait de nu n'est jamais absolu mais que chacun apporte sa petite part d'éternité dans l'art de la fugue et de la feinte visuelle tel que la créatrice ne cesse de pratiquer.

Jean-Paul Gavard-Perret

NiepceBook n° 12, et site de l'artiste