gruyeresuisse

07/09/2021

Jérôme Karsenti Les Bons Tuyaux : embouchures

Karsenti.jpgJérôme Karsenti, "Cher Michel Deguy", art&fiction, Lausanne, coll. "Bomb", septembre 2021, 28 p..
 
C'est parce qu'il est le voisin de Michel Deguy que dans cette lettre, Jérôme Karsenti s’imagine en fan monomaniaque du poète. Obnubilé par lui, dès qu'il entend un bruit dans l'immeuble il plaque son œil au judas espérant voir - comme Duchamp sa mariée - Deguy descendre l'escalier. Mais sachant la vanité de certaines rencontres impromptues, il tente de le rejoindre par les embouchures du réseau de plomberie de l’immeuble qu’ils occupent tous deux rue Monsieur-le-Prince à Paris.  C'est là une manière de répondre à ce que Deguy entend par poétique "une embouchure où la philosophie se jette dans la poésie et la poésie dans la philosophie".
 
 
Karsenti 2.jpgPlongé dans sa baignoire, l’admirateur effréné "pétri d'admiration" pour le maitre depuis la lecture de sa plaquette "Camera Verde", guette les sons qui lui parviennent de l’étage inférieur où vit le poète. En attendant et regrettant de n'avoir pas été suffisamment "débordant" de signes d'admiration lorsqu'il le rencontra à Rome, Karsenti espère faire goutter un peu du génie de son sublime voisin en glouglous versifiés ou en conversations secrètes la où la tuyauterie servirait d'alambic à une subsumation inédite D'où cet art particulier de stalking poétique à savoir cette façon de se glisser furtivement jusqu'à sa "proie".
 
Karsenti 3.jpgSous forme de récit quasi kafkaïen mais où une Fabienne Radi viendrait mettre son sel, la poésie devient un chuchotis sinon, pervers du moins ironique grâce au manque d'isolation des immeubles anciens. En cela Karsenti se retrouve en écrivain marxiste prouvant que les conditions des structures matérielles induisent les super structures de l'esprit et de l'imaginaire. Celui qui est artiste, peintre, performeur, poète, fan de Vinci, Dürer, Gaudi, des arts copte, dogon, des poèmes de Rilke et de la calligraphie chinoise, continue à traquer les contingences de la poésie et à défier sa gravité dans cette lettre. Elle ajoute - dans le risque d'un dégât des eaux où Deguy se retrouverai nez à nez avec son voisin, une pierre de plus à son livre non seulement maison mais monde : "Poutresse".
 

Jean-Paul Gavard-Perret

03/09/2021

Helge Reumann : réveiller les vivants plus que les morts

Helge.jpgHelge Reumann, exposition, Humus, Lausanne, du 16 septembre au 9 octobre 2021. (avec une performance sonore de "strom|morts").

Helge Reumann a étudié les Arts Décoratifs à Genève de 1985 à 1990. Il commence par créer plusieurs ateliers à Genève. En 1996, en compagnie de Xavier Robel et Marco Salmaso, il fonde l'Elvis Studio spécialisé dans les arts de l'illustration. Lauréat du Prix Töpffer 2019 pour son livre 'SUV' (éditions Atrabile) il fait paraître 'Totale Résistance' au moment de l'exposition BDFIL et Humus.
 
Helge 3.pngSoit dans un âpre noir et blanc soit en un éventail de couleurs pop, il célèbre par bandes dessinées des chairs convulsives et des âmes qui le sont tout autant. Les univers sont des plus anxiogènes.  Des bandes rivales se combattent au milieu d'amazones fanatisées, nabots haineux. C'est un carnage et des ruses quasiment anthophages à coups de bâton ou de fusil. Des bipèdes gélatineux sont mis en croix sur des pylônes ou vaquent à des occupations aussi basiques que manger des tacos…
 
Helge 2.jpgTout néanmoins laisse sourdre une intensité existentielle dans un combat contre l'indifférence au nom de droits humains. Pour autant le créateur ne joue ni les humanistes ni les donneurs de leçon. Maître des dystopies, il anime un chaos existentiel par son graphisme et son humour entre clameurs et blasphèmes d'une atavique anarchie. La vanité et la violence du monde ne sont en rien évacuées.
 

 Jean-Paul Gavard-Perret

01/09/2021

Philippe Pache : quand, sans nostalgie, le passé devient présent

Pache.jpgPhilippe Pache, "Un temps pour elles", La Chambre Noire, Lausanne, jusqu'au 25 septembre 2021.

Chez le Vaudois Philippe Pache la lumière du noir et blanc au lieu d'allumer des fantasmes préserve l'énigme  du féminin dans l’impalpable étirement d’instants.  Le corps  devient presque immatériel.  C'est l'occasion pour le créateur d'évoquer  "Des muses, des amours, des partages, toujours des complicités…"
 
Pache 4.jpgDans cette nouvelle série Pache insiste sur les ombres pour les forces de suggestion  qu'elles suggèrent dans la cristallisation de divers moments de trouble et d'abandon. La sensualité est présente mais subsumée. Le nu saisi dans sa plénitude retrouve une aura particulière. Et les volumes physiques autorisent une transparence entre l’innocence et le sacré. Le corps est surpris dans l’impalpable étirement de formes simples mais tout autant complexes. Il est presque immatériel là où les certitudes s’évanouissent dans la fonte du réel.
 
Pache 3.jpgLa tendresse est toujours au rendez-vous en un rayon de lumière, un regard, un visage. Chez lui la nudité est en conséquence toujours insolite, libre, joyeuse et sensuelle. Le mystère demeure là pour, dans sa beauté; "raconter une ancestrale histoire de l'humanité … je ne vois rien de plus beau sur terre que les visages" écrit le photographe.
 

Jean-Paul Gavard-Perret