gruyeresuisse

28/05/2017

La bergerie des étoiles : Florian Bach

Bach.pngFlorian Bach, « Promesses », Circuit, centre d’art contemporain, du 3 juin au 8 juillet 2017, Lausanne

Avec Florian Bach l’art se dépouille de bien des scories. L’artiste ne cherche pas à brouiller les pistes mais à en ouvrir en les dégageant de bien des rideaux de fumée. Il continue à puiser sa détermination dans une critique radicale mais qui ne manque pas parfois de drôlerie. L’artiste sait combien cohabite d’aussi près la pauvreté et la richesse. Refusant d’accepter ce marché de dupes, son œuvre devient une forme de résistance organisée sans renier toutefois l’idée d’art et de beauté tout en leur donnant une autre valeur et dimension.

Bach 2.pngRefusant l’avant-garde qui ne sera jamais que la caricature du moderne pour le simple fait qu’elle est dépendante des codes esthétiques du temps, Florian Bach par son travail se bat contre la médiocrité intellectuelle et son philistinisme. Dans ce but il propose des séries d’installations à portée sociale et politique. L’artiste s’intéresse à ce titre sur la notion d’exclusion, de frontières dans un questionnement sur l’espace et la ville.

 

 

Bach 3.pngLe contexte n’est pas forcément mis en scène mais les créations sont suffisamment fortes afin que tout soit compréhensible comme par exemple sa « Colonie » - fabrique de cabanes en bois de récupération dressées en vue de l’appel implicite à un urbanisme de secours. Ce travail est hélas de pleine d’actualité, et risque de le rester encore bien longtemps.

Jean-Paul Gavard-Perret

22/05/2017

Mark Boulos autour du monde


Mark Boulos 2.jpgTraversant le documentaire et la fiction, le réalisateur américano-suisse Mark Boulos partage sons temps entre tournages et expositions. Il réussit ce que peu d’artistes arrivent à faire : lier l’ethnographie à la vie réelle dans une hybridation de genres :documentaire et installation. L’artiste parcourt des lieux eux aussi hybrides : le Londres de la City, le conflit dans le delta du Niger, des scènes de tournages à Hollywood, etc..

Mark Boulos.jpgLes rapports entre le cœur des êtres humains reste au centre de son travail. Dans son documentaire «All That Is Solid Melts into Air» (2008) il compare la crise des marchés financiers américains avec les rituels protecteurs de rebelles nigérians démunis combattant les sociétés pétrolières. Avant même le 11 Septembre, il présenta dans « Self-Defense» (2001) le portrait d’un sympathisant d’Al Qaida à New York. Avec «No Permanent Address» (2010) il explore une des guérillas philippines marxiste et paysanne Plus loin de l’actualité brûlante il a montré dans «The Gates of Damascus» (2005) une femme qui a des visions miraculeuses.

Mark Boulos 3.jpgL'artiste prouve qu'au-delà des cultures et des lieux du monde, la part commune à l’humanité se décline à travers des représentations symboliques, des mythes, des rêves et des combats. Parfois le travail est moins purement documentariste. «Echo» (2013) est une installation interactive où le spectateur voit sa propre image face à lui, grâce à une installation d’écrans invisibles et réflecteurs. Dans tous les cas Mark Boulos cherche à montrer des traces complexes entre les aires de la politique, de la religion et du cinéma.

Mark Boulos 4.jpgChaque montage crée une narration pour sortir des codes de la représentation tels qu’ils se déploient dans l’art vidéo contemporain. Ses films échappent aux projections littérales et habituelles. L’artiste pousse le processus filmique dans sa complexité et parfois jusqu’aux limites du réalisable. En conséquence les images sont pénétrantes, perturbantes. Elles rappellent parfois le passé, et surtout le présent avec l’espoir de dépasser ce qu’il en est du monde. Le livre - avec son choix d’image et ses interviews - propose la première monographie du créateur.

Jean-Paul Gavard-Perret

Mark Boulos, Eponyme, sous la direction de Matthew Schum, Hatje-Catze, Berlin, 160 p., 29,80 E., 2017.

21/05/2017

Jean-Luc Godard : la redoute et le Suisse


Haza.jpgAvec « Le redoutable » présenté à Cannes, Michel Hazanavicius prétend écrire un biopic à charge sous forme de comédie révolutionnaire. Elle n’a rien de drôle et encore moins de révolté. C’est à peine si on peut appeler cette prétention chichiteuse un pastiche. Louis Garrel (fils d’un acteur du réalisateur brocardé) n’y peut rien - sinon à se demander ce qu’il fait dans une telle galère. Godard en tant que personnage n’est pas OSS 117. Et ce que le réalisateur réussissait avec le héros de fiction donne, avec l’icône, une parodie ratée plus que féroce. Elle sera sauvée ça et là par les bons mots et aphorismes de Godard. Mais ils le limitent à ce que le créateur n’est pas.

Haza 2.jpgBourré de clins d’œil à la « grammaire » de Godard, le film d’Hazanavicius reste un ersatz stylistique pitoyable. Il est vrai que le réalisateur est parti avec un handicap : la bluette autobiographique d'Anne Wiazemsky. Godard fit de son amoureuse et nièce de Mauriac, sa "Chinoise" en période « 68 ». L’épisode n’est pas le plus glorieux mais réduire l’homme et l’oeuvre à cette étape revient à les caricaturer. C’est comme si le réalisateur en plombier du lac Léman et pour avoir plus de place sur le canot de son film - jetait Godard à l’eau.

Haza 3.jpgLes panoramiques comme les plans rapprochés d’Hazanavicius  ne sont que des excroissances factices et codées, des factures visuelles gonflées de vide. Aux tocsins et calypsos de OSS 117, à la prétention visuelle de « The Artist » (habilement millimétrée pour faire un carton en Amérique) succède - après un film partiellement raté mais ambitieux - ce qui tient ici d'un défoulement.Le réalisateur y flytoxe son modèle sans beaucoup d’astuces et moins d’impertinence qu’il ne le pense. Godard n’en sort pas grandi. Le cinéma non plus.

Haza 4.jpgPour revenir à des cheminements où sens et images interfèrent, retenons - en lieu et place de cette Anne-rie Wiazemskienne - le film que Godard proposa à Cannes en 2014 : "Adieu au langage". Histoire de faire retour sinon au cinéma du moins à la cinématographie et au « filmique » (Barthes) que Godard n’a jamais cessé d’exhausser. Il ne sera jamais nostalgique car au cinéma il n'a pas jamais été vieux. Ses réponses ne furent jamais de cire mais de circonstances afin de donner l’éternité au grand style. Elles furent des réponses militantes sur le plan politique mais surtout esthétique. Godard en fit un champ de l'incertitude mais surtout d'une beauté poétique que lui seul est capable de créer quels que soient les outils techniques qu'il choisit.

Jean-Paul Gavard-Perret