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21/07/2018

Sans dessous dessus - le Surréalisme Suisse

Surréalisme suisse.jpg« Surrealism Switzerland », Aargauer Kunsthaus, Aarau,du 1er Septembre 2018 au 2 Janvier 2019

Cette superbe exposition a été montée par Peter Fischer (directeur du Musée de Lucerne et du centre Paul Klee) et Julia Schallberger grâce à Madeleine Schuppli, directrice de l’Aargauer Kunsthaus. Plus qu’une autre elle défend et illustre le Surréalisme Suisse depuis des décennies. Jamais une telle exposition sur ce thème n’a été aussi exhaustive. Elle va des premières heures du mouvement jusqu’aux artistes d’aujourd’hui qu’on peut qualifier de post-surréaliste. Citons - mais la liste est loin d’être exhaustive - parmi les anciens ou les nouveaux : Hans Arp, Walter, Bodmer,Theo Eble, Hans Erni, Valérie , Favre, Alberto, Giacometti, Henriette Grindat, Thomas Hirschhorn, Paul Klee, Friedrich Kuhn, Le Corbusier, Ernst Maass, Meret Oppenheim, Markus Raetz, Germaine Richier, Pipilotti Rist, Ugo Rondinone Dieter Roth, Niki de Saint Phalle, Anita Spinelli, Daniel Spoerri, Sophie Taeuber-Arp, Jean Tinguely, Otto Tschumi, Not Vital, Isabelle Waldberg.

Surréalisme Suisse 3.jpgCes noms animent et révèlent que sous le concept de « surréalisme » se cache tout un melting-pot dont le dénominateur commun majeur est le refus de toute présentation réaliste. Les œuvres des artistes suisses ont - à l’instar des montres molles de Salvador Dali, des paysages-rêves de Magritte ou de Marx Ernst – ouvert des univers tout aussi nouveaux. Hans Arp, Meret Oppenheim et bien sûr Giacometti sont à la hauteur des créateurs les plus reconnus. Les 400 sculptures, peintures, dessins et photographies mais aussi vidéos le prouvent. La Suisse n’a rien à envier à ses voisins.

Surréalisme Suisse 2.jpgDe près ou de loin et sans forcément être à la botte d’André Breton, le surréalisme suisse – même s’il eut du mal à s’implanter en ses "murs" (dans les années 30 à 50), eut une part capitale pour le développement du mouvement. Cela est encore plus important dans ce qui représente le post-surréalisme à partir des années 60 et dont l'exposition ne donne que des exemples en oubliant par exemple le groupe Fluxus qui aurait pu s'intégrer à la mouvance. Néanmoins les œuvres rassemblées illustrent que ce mouvement d’avant-garde est moins caractérisable par un style ou une langue que par attitude artistique critique et toujours en quête de merveilleux. En Suisse le Surréalisme s’opposa à l’idéologie officielle parfois en corrélation  avec d’autres groupes de résistance artistique à Berne, Bâle ou Lausanne tout en n’abolissant jamais l’aspect spirituel d’une avant-garde où - et c’est à noter - les femmes ne furent pas absentes. Bien au contraire. Les Suissesses trouvèrent une place qui fut refusée ailleurs à bien des artistes féminines.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/07/2018

Quand Marin Raguz s’amuse sous le regard bienveillant de Barbara Polla

Barbara.pngPour Marin Raguz et pour Barbara Polla, l’été est le temps des folies. Il suffit que 4 filles réunies en un rêve prennent le large pour devenir des femmes avec vision. Il y a là une égérie rebelle (Ada Salomé), une rêveuse insomniaque (Cyrille Zoé), une porteuse de talons aiguilles et de bébés (Rachel Isadora) et celle qui les rassemble (Roxane Selana). Bref sont réunies les Polla Sisters pour le plus grand plaisir de leur mère qui leur apprit ce qu’il en est non seulement de l’amour et de la passion mais aussi de l’art et des lettres.

 

Barbara 2.pngDès lors les couchers de pleine lune peuvent avoir lieu en plein jour. Il faut dire que de telles femmes en imposent : « elles prennent de la place, grandissent parfois sans prévenir et nous embarrassent lorsqu’elles manquent de tenue. Mais malgré tout ce qu’on leur reproche… les fesses d’une femme, c’est tout un poème. » écrit Barbara. Et l’une de ses filles (Cyrille) en a fait un poème « Mes fesses de lune … ». Quant à Raguz, il les a si l’on peut dire saisi au bond.

Barbara 3.jpgEntre sinécure et ciné-cure tout est alors possible. C’est bien là que Lacan aurait pu identifier les données de bases de la perception empirique. Il convient donc de souligner son erreur : « il n’y a aucun espoir d’atteindre le réel par la représentation ». Voire. Voir. Car il est possible d’affirmer que l’image donne un sens au regard en de telles perspectives.

Jean-Paul Gavard-Perret

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12/07/2018

L’image qui revient - Claire Genoud

Genoud 2.jpgPas sûr que dans le grand chaos de la rentrée littéraire, la critique franco-française aura le temps ou la curiosité de lire le beau roman de Claire Genoud publié pourtant dans la collection « Domaine français ». La romancière n’est pourtant pas une écrivaine parmi d’autres. Ses livres de poèmes « Soleil ovale » et « Saisons du corps », « Orpheline », ses nouvelles « Orbe » et « Ses pieds nus » et son premier roman « La Barrière des peaux » font de la lausannoise une créatrice confirmée

« Lynx » le prouve. L’écriture s’y fait douce et âpre, implicitement érotique (mais rien n’est dit, tout est suggéré). Un monde étrange se lève sur une disparition : celle du père du héros : « Le corps de Père avait disparu tout entier dans des trous de vieilles ronces, seul le visage éclairait. (…). Il était parti avec la tronçonneuse. On ne l’a retrouvé que tard dans l’après-midi (…) C’est Lynx qui a donné l’alerte. Il a entendu l’arbre tomber, ensuite plus aucun bruit. »

L’auteur suit dès lors le chemin de son héros non sans quelques flash-back : « Lynx ne viendra qu’une fois visiter Père à l’hôpital (…) De quoi auraient-ils parlé de toute façon, Père et lui. Père n’a jamais réchauffé le corps pendant l’enfance. Sur la table il posait la masse des nourritures froides et se taisait, laissait les lits sentir, les armoires se remplir de mites. » Néanmoins pas question de l’oublier. Lynx a beau faire : « Père apparaît toujours plus grand dans sa tête » comme dans la maison d’enfance et dans la buvette où il travaille tout en prenant soin de sa motocyclette qui lui permettrait - peut-être - de fuir vers un Maroc rêvé et oublier. Mais quoi ou qui au juste ?

Genoud.jpg Quelque chose ou quelqu'un le retient de plus en plus. Non seulement par la puissance du passé mais par sa recomposition lors d'une arrivée intrusive de Lilia qui vient aider pour la saison à la buvette. Pourtant, à son arrivée, Lynx reste impassible. Quand il a besoin d’une fille, il appelle ses petites amies de la ville,  mais il remarque néanmoins la silhouette et les jambes nues de celle avec qui se produit progressivement un étrange nouage au sein d’un des étés les plus chauds du siècle  et au moment où  dans la forêt et ses alentours une menace pèse. Néanmoins il n’existe là nulle trame policière même si la mort du père reste une énigme.

 

Le roman possède d’autres ambitions : il demeure l’expression d’une quête sourde dont le héros ne cherche pas forcément la clé. Restent les rapports entre les êtres, les lieux, les choses dans la sécheresse comme la sensualité. Et tout compte fait c’est bien dans l’exergue de Francis Bacon que se donne « l’esprit » d’un si beau roman : « Dans la nature c’est violemment que les corps se portent vers la place qui est la leur, et paisiblement qu’ils s’y meuvent ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret


Claire Genoud, « Lynx », Editions José Corti, Paris, 2018.