gruyeresuisse

18/04/2019

Hantises de Caroline Bourrit

Bourrit.jpgCaroline Bourrit, Espace  d'art Contemporain (Les Halles), Porrentruy, du 20 avril au 2 juin 2019
 

Caroline Bourrit part toujours à la recherche de la pièce manquante . Elle fait surgir ce qui n’a pas encore de formes,  avec expressivité et étrangeté. Elle fomente une dynamique visible entre langage et formes culturelles. Chaque œuvre devient un scénario. Laissant une liberté du regard au public, elle développe un univers unique. S’y croisent dans une atmosphère radicale des montages paradoxaux plus ou moins identifiables. Cet univers tourmenté est plein de poésie dérangeante. S'y mêle avec douceur un humour particulier. Cela témoigne de la part de l’artiste d’une absence d’inhibition, de peur, de préjugés et demande à ceux qui regardent le même abandon.

 

Bourrit 2.pngL’important n’est pas d’où viennent les sources de l'oeuvre mais ce qu'elles produisent. L'artiste a bien sûr toujours une idée en tête, mais cela bouge, évolue : un amoncellement de pensées défile en un processus où le côté matriciel garde toute son importance. Vient alors pour l’artiste le temps des constats afin de voir si le combat a été difficile. Et ce pour donner l’impression d’une réalité afin de mieux pénétrer à l’intérieur de l’image jusqu’à ce que le regardeur soit piégé. C’est un peu comme du voyeurisme mais un voyeurisme inversé : il titille et donne envie d’imaginer des histoires.  Tout reste ouvert aux interprétations. Lunairement lumineuse dans l’œuvre la nostalgie ne peut pour autant avoir raison de l’existence là où la créatrice  semble la primitive d’un futur pas forcément serein.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

17/04/2019

L'archéologie du filmique de Jean-Luc Godard

Godard.pngRetiré à Rolle dans son petit "studio" (qu'il compare à un "atelier de peintre" - pinceaux et brosses compris pour solliciter son invention) Godard poursuit un "livre d'images"  à coup de films courts qui "ne peuvent se faire et ne doivent pas se faire" (dit-il). Après 65 années de cinéma, au delà de "Pierrot le fou", "Masculin Féminin", "Vivre sa vie", "Alphaville" , "Nouvelle vague", "Le Mépris", sa suite de l'"Histoire du cinéma" remont(r)e tout par sa "main". Celle peintre collagiste-cinéaste afin de repenser le monde et l'image.

Godard 2.pngC'est l'occasion - au moment ou Arte présente le mercredi 24 avril - deux de ses films phare - de rappeler que Godard est un certes un cinéaste politique mais aussi un filmeur drôle, maître de la forme et des couleurs. Celui qui fut d'abord peintre a subi l'influence du cinéma hollywoodien (dont Nicholas Ray) avec un souci maniaque des couleurs primaires et anti-naturelles afin d'arracher le cinéma à une simple reproduction du réel.

La couleur vibre parfois pour elle-même sans forcément de sens symbolique. Et de saturations en sursaturations son "Livre d'images" est ponctué de références picturales. Pour autant Godard demeure un fantastique "peintre" de la nature. Elle acquiert chez lui une présence particulière : que ce soit le Léman dans ses derniers films mais tout autant lorsqu'il filme en travelling Anne Wiasemsky dans "One plus One".

Godard 3.pngDominant les évolutions techniques, Godard les a utilisées comme plasticien afin de contester le cinéma lui-même. Après sa période maoïste et de la Villeneuve à Grenoble il restera attaché aux techniques pour les détourner entre beauté classique ou "trash". L'acte de représenter implique donc toujours une poésie qui alterne avec une violence contre la représentation.

Coloriste mais aussi cadreur Godard fait de la forme une question de fond comme d'ailleurs les citations - une de ses "marques de fabrique". Leur sémantique dans un processus de régurgitation est un processus cognittif. Gordard s'y fait gardien de l'histoire de l'art par une suite de mises en relation et d'association en créant du neuf avec de l'ancien par effet de collage d'éléments personnels ou non comme dans son "Livre d'images" et ce en détournant le droit d'auteur.et s'autorisant tous les emprunts.

Godard 4.jpgS'éloignant du cinéma politique et de résistance de l'époque "La Chinoise" et  création de groupe "Dziga Vertov" soutenu par Les Cahiers du Cinéman ) il crée "politiquement du cinéma" (dit-il) pour que le totalitarisme soit coupé du bain capitaliste qui le prépare. D'où l'importance pour lui de la violence et de la guerre (impérialisme américain, lutte des Black-Panthers, etc.).

Pour autant Godard n'est pas dogmatique. L'échec de sa période maoiste le prouve : il s'y sentit coincé. L'impasse de son travail d'interview des Palestiniens témoigne qu'on ne sait pas (lui compris) entendre et voir et que le documentaire ne sert et n'a jamais su montrer les guerres.

Godard 5.pngTous ses accords et désaccords produisent désormais des mélodies pas contrepoints. Ils illustrent combien Godard est avant tout peintre et musicien dans ses éléments de montage et de coordinations, le rythme ou la décompositions du temps ("Sauve qui peut la vie").

Dans son article "montage mon beau souci" comme avec "A bout de souffle" le réalisateur insiste sur le découpage puisque tout se fait au montage jusqu'à mépriser totalement la narration : "Made in USA" est sur ce plan un exemple parfait. ou encore "Nouvelle vague" où l'histoire - qui tient sur un timbre poste - est atomisé par une narration hors de ses fonds.

Godard 6.jpgDésormais Godard tourne sans acteur (si ce n'est son chien dans "Adieu au langage"). Néanmoins le réalisateur a mis dans ses films tous ceux qu'il admire. Il se fit passeur et parfois pygmalion (Anna Karina, Anne Wiasemsky) avant que Anne-Marie Miéville passe de devant à derrière la caméra.

Entre les stars et lui  émerge le gagnant-gagnant d'un  "be to be" : Godard bénéficie de leur prestige et eux du sien. Et l'acteur devient lui-même une "citation" par ce que chacun représente au sein de sa propre cinématographie.

Godard 8.jpgGodard enfin est capable d'autodérision rarement soulignée. La critique préfère respecter l'icone en oubliant le hâbleur impénitent qu'il fut un temps. Il se mit en scène sous "JLG" et s'est complu dans cette image au sein de numéros d'oracle vivant ou de bouffon médiatique dont il sut sortir.

Demeure désormais le réalisateur de l'émotion et de l'inconscient plus que du discours. Avide de mots il est avant tout poète de l'Image. Chez lui elle fait penser au moment même où elle peut nous échapper et est montée comme telle entre effort et spontanéïté, opacité et clarté - les deux étant aussi évidentes l'une que l'autre - afin de faire saillir dans l'être et le monde ce qui s'y cache de plus primitif et de plus sourd.

Jean-Paul Gavard-Perret

12/04/2019

Vivre avec - ou les artistes de la galerie Dubner Moderne

Bubner bon.jpg"Vivre avec art", Artistes de la galerie", Dubner Moderne, Lausanne, printemps 2019.

Le "vivre avec" implique ici  forcément comme corollaire le mot "art". D'autant que la galerie ne cesse de proposer des oeuvres rares, toujours élégantes voir précieuses (on pense par exemple à Li Jin et ses aquariums). Dubner Moderne cherche toujours des créateurs qui cultivent une culture de la beauté sans se proccuper de la simple idée ou uniquement du parti-pris des choses.

Dubner 2.jpgL'art possède en effet un autre voyage. Matt Mignanelli, Manuel Müller, Guilio Lucarini, Xue Jiye, etc. : l'eventail est large. Mais jamais rien de dérisoire ou de pompeux dans les choix de tels artistes. L'exigence est le maître mot de la galerie : si bien que "sacrifier" quelques économies à un coup de coeur peut représenter un placement même si ce qui compte avant tout demeure la plus-value d'émotion et de réflexion que permet un tel achat.

Dubner 3.jpgEntre les impasses de l'abstraction et de la mimesis, les oeuvres retenues offrent toujours un point de vue qui interroge et propose une résurrection de l'image. Il existe à tout amateur la possibilité de constituer ici une véritable collection vivante, verticale et qui se refuse à toute passivité commémorative. L'éloge du goût et un appel à une modification du regard sont engagés. Et sans, bien sûr, oublier le plaisir qui ici et contrairement à ce que disait Baudelaire ne "tue" pas mais ravit.

Jean-Paul Gavard-Perret