gruyeresuisse

21/08/2018

New-York Délire : Tomy Ungerer

Ungerer.jpgTomy Ungerer, The Party, Les Cahiers Dessinés, Lausanne, 2018.

Avec ce qui est un de ses chefs d’œuvres republié aujourd’hui dans les « Cahiers Dessinés », Tomy Ungerer s'attaquait au système de rendement américain dans le monde des affaires et en particulier de l’édition avec laquelle il réglait ses comptes. Mais plutôt que de la traquer de manière frontale et didactique l’auteur montre comment « l'homo businiensis » obéit aux règles d'un jeu impitoyable dans lequel néanmoins le plaisir semble au rendez-vous.

Ungerer 2.jpgMais ce n’est qu’illusion d’optique : hommes (et femmes) sont des loups pour les hommes (et les femmes). Tous sont réunis dans le microcosme d’une soirée mondaine de la société huppée  new-yorkaise. Il devient l’observateur d’un zoo humain transformé en une fantasmagorie désopilante. Les noctambules deviennent des rapaces armés de rangs dents à la place de leurs visages, des pieuvres aux membres tentaculaires : la cruauté répond à la cruauté.

Ungerer 3.jpgLa « Party» de Blake Edwards elle-même fait pâle figure face à celle d’Ungerer. Le dessinateur transforme la New York-Babylone - entre passion et haine - en un New York délire. C’est un réquisitoire sur la décadence de la société où la femme est loin d’avoir le plus beau des rôles (euphémisme !).

Jean-Paul Gavard-Perret

19/08/2018

Matthieu Ruf : Robinson est de retour

Ruf.jpgMatthieu Ruf, « Seconde Nature », Paulette Editrice, Lausanne, 2018

Le jeune écrivain Lausannois Mathieu Ruf a fondé en 2012 le collectif AJAR dont les membres partagent le désir d’explorer les potentialités de la création littéraire en groupe et de défendre une approche professionnelle de l’écriture sur divers médias et support. Son voyage en Amérique du Sud alimente son blog nommé « L’encre de Paragonie ». Et il n’est pas sans échos dans ce livre où le héros devient « un scientifique penché sur un insecte ». Ce qui permet à l’auteur « Un retour à la nature, entre conte des origines et documentaire post-apocalyptique. »

Ruf3.jpgCe Robinson d’un nouveau genre n’est pas toujours en état de fonctionner parfaitement. Mais il est à l’image de la forêt qu’il explore. Elle est peuplée d’une faune et flore particulières : cochons d’eau, sistérinos, colovriers, etc. Mais l’auteur procède de manière dialectique hégélienne le personnage et le monde entre conservation et dépassement des éléments que constitue le roman entre négativité et positivité dans des linéaments et des lignages impressionnants entre le primitif et le futur.

ruf4.jpgCette dialectique est subtile et l’auteur possède un art achevé et ironique de la description et de l’allusion subtile. Elles donnent tout le sel à cette dystopie originale et qui remet bien des montres à l’heure en défendant des valeurs autant « sauvages » qu’irrecevables dans notre monde qui sous couvert d’ouverture propose bien des révocations et des exclusions. Et l’éditrice lausannoise prouve une nouvelle fois sa volonté de faire bouger les lignes dans ses exercices et liberté et d’amour de la langue.

Jean-Paul Gavard-Perret

09/08/2018

Odile Cornuz : musique de chambre

Cornuz bon.jpgOdile Cornuz, « Ma ralentie », Editions d’Autre Part, Genève, 2018, 160 p., 25 CHF.

Un poème de Michaux est à l’origine de ce beau livre. L’auteure le métamorphose pour une autre présence, une autre « expérience » de l’intime et d’une forme d’érotisme en vadrouille à l’intérieur de la vie. Le chant des images remplace le simple logos à mesure que le livre devient la didascalie du silence et pour mieux l'exhausser à l'approche d'un sommeil retardé – car il y a mieux à faire : à savoir se laisser emporter.

Cornuz bon 2.jpgApparaît un lieu de ou des amours. Celles-ci demeurent la chose la plus rare et la plus mystérieuse qui soit. Ce qui remonte, proche du silence, devient pourtant plus strident qu'un cri. C'est le paradoxe d’une œuvre où le silence parle encore le silence. Et Odile Cornuz va à l'extrême du soupir, en un lieu où l’image, tel un fantôme, ramène aux ombres « portées ».

 

 

Cornuz bon 3.jpgLa femme s’abandonne en un mouvement de désir proche d’une inertie néanmoins confondante. C’est là l'originalité de l'Imaginaire d’une telle créatrice. Entre émergence et engloutissement se crée une musique de chambre. Odile Cornuz soulève le voile - mais juste ce qu’il faut - sur un mystère qui néanmoins reste entier. Tout ce qui peut se dire tient à la surprenante puissance d'effacement là où pourtant l’art reste de l’image avant toute chose. L’œuvre possède quelque chose d'impalpable riche d’une vérité fondamentale où la créatrice glisse dans ses tréfonds mais – et tout autant - à peine à peine. Preuve qu’il n’existe là non une autofiction mais une fable existentielle là où un fantôme oppose sa densité au glissement du temps. Entre un "qui je suis" et un "si je suis".

Jean-Paul Gavard-Perret