gruyeresuisse

10/09/2019

Francine Wohnlich voyageuse immobile

Wonlhich.jpgFrancine Wohnlich, "Vivants", Art & fiction, Lausanne, 2019, 216 14,90 CHF.

Née à Genève et après une formation de comédienne à Montpellier, Francine Wohnlich est revenue en Suisse pour écrire et jouer plusieurs pièces - "Liqueurs de sel" entre autres - et écrire plusieurs fictions courtes ("Absence Prolongée") et des romans ("Larsen"). Dramaturge pour le Théâtre St-Gervais à Genève, elle a délaissé progressivement  ce métier pour la littérature tout en devenant codeuse-interprète auprès d’enfants et de jeunes adultes sourds en milieu scolaire.

Wonlich.jpgAvec "Vivants",  à partir d'un point de départ précis (enfin presque) : "C’était l’hiver, mon père nous avait quittés en toute brutalité et j’éprouvais le besoin de m’intéresser aux autres, de raconter des récits auxquels je n’appartenais pas", Francine Wohnlich a décidé d'aller à la recherche d'inconnus pour offrir chaque fois un portrait écrit et dessinée par lequel Francine elle repousse ses limites pour octroyer à chacun de ces instants un moyen de goûter un temps parfois absolu ou parfois déceptif.

Wonlich 3.jpgPour chaque portrait un contact est pris et une seule rencontre s'organise. L'auteure écoute sans chercher à orienter le propos. L'inconnu parle aves ses mots, ses attitudes, ses gestes, ses silences. Francine Wohnlich n'est pas pour autant neutre : elle met toute son énergie dans ce moment où se mêle - suivant les cas - attirance, complicité mais aussi parfois lassitude ou exaspération. Se retrouvent ici des visions à la Charles Juliet chez celle qui sans se chercher à se débarrasser d'elle-même pactise un temps avec les sentiments de l'autre, à savoir  ceux qui lui permettent ou à l'inverse l'empêchent de vivre. Il se peut qu'en retour l'écriture et le dessin lui servent à se frayer un chemin comme pour chaque lecteur des heures d'un tel voyage immobile.

Jean-Paul Gavard-Perret

09/09/2019

"Bye Bye la compagnie" : abraseurs de quintessence et autres fomenteurs du trouble

Can.jpg"Bye-bye la compagnie", Editions CAN, Neuchâtel.

Ce livre fait suite au projet "Bye-bye la compagnie" qui eut lieu à l'automne 2015 au CAN au moment de sa rénovation. Comme il n'était pas question - et pour cause - de proposer une exposition collective, une idée germa : demander à une une vingtaine d’artistes à participer à une expérience pratique et théorique sur le thème du travail dans l’art. Les responsables du lieu envoyèrent aux artiste un texte de base de réflexion à partir duquel ils purent s'exprimer librement quant au type de réaction ou d'intervention qu'ils souhaitaient au cours des deux mois de réfection qui fut aussi pour eux un temps de méditations et d'action intempestives.

Can 2.jpgD'où ce superbe ensemble aussi hybride que cohérent. Massimiliano Baldassarri & Jean-Baptiste Ganne y présentent les deux faces de la même médaille sous forme de disque vinyle, Bruno Botella les prémisses d’une conversion (des chiffres à la sauvagerie) en impression offset. Le team CAN y rappellent ses tenants et aboutissants, Mohéna Kühni son "canard mouillé" sérigraphié et Renaud Loda un galet gravé qui ouvre l'ensemble où se retrouve encore diverses publications de la FEC (Fraction Extrême Centre), un poster du Fucking Good Art, un autre de RELAX (chiarenza & hauser & co). Et on en oublie certainement.

Can 3.jpgLa visualité d'un tel ouvrage ne s’adresse pas seulement à la curiosité du visible, au plaisir de voir mais au désir, à la passion de l'art à travers divers types de figurations et spéculations originales réunies dans une pochette précieuse d'où jaillissent par puisements  une sorte d’immanence ou un état de rêve éveillé et d'ébats dans tous leurs états ou d'états en tous leurs ébats. Et ce, entre humour et sérieux - car rien n'est gratuit mais fait sens et symptôme. Si bien que le regardeur lecteur ne cesse de demander qui habite cette pochette surprise et magique. Et pourquoi. Le tout au plus grand bénéfice du plaisir et de trouble. Preuve que dans un moment d'interstice temporel se créent de nouveaux types d'interventions et de mouvements qui sont des affaires d'ouvertures dans le fermé.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Jonanna Ingarden Mouly : symptômes

Ingarden.jpgJoanna Ingarden Mouly, "Cailloux, hiboux, choux…", Galerie du Carolin, Syens, du 14 septembre au 25 septembre 2019

 

Joanna Ingarden Mouly n'est ni dans la sensorialité pure, ni dans le rationnel. Et elle n'est pas plus dans une superposition des deux. Elle se situe dans l'interstice qui sépare, au sein de l’espace, l'image du réel. Les oeuvres deviennent dans leur maturité des paysages intermédiaires, des marges centrales. Une douceur étrange envahit le vide mais elle n'a rien de sentimental puisque l'artiste par cette approche ne répudie pas le tranchant de la visée et refuse l’artifice.

 

Ingarden 3.pngCette douceur n'est donc ni tranquille, ni inquiète, ni arrêtée, ni muette mais peut devenir violente intérieurement, intrinsèquement. La plasticienne possède en ce sens le mérite d'apaiser sans édulcorer. La douceur est la force de la lumière sur l'ombre, du talc de la première sur l'encre noire de la seconde. Chaque «pièce» est amorce d'un état flagrant de l'existant là où apparemment il n'en demeure plus guère parfois. D'où le développement en dissonances de diverses harmoniques. Où il y a presque rien, surgit un presque tout.

 

Ingarden 2.pngLes images ne sont pas créées pour rapatrier vers un éden artistique même si la beauté demeure essentielle puisqu’elle ouvre le monde à une profondeur particulière. Joanna Ingarden Mouly ne réduit jamais ses créations à de petits traités d’archéologie du fugace. Elle sait aussi écarter la tentation du raffiné pour le raffiné en préférant l'épure d'un langage où s’ébrouent les multiples avatars encore non mis à nu de nos désirs, de leur revers et la nostalgie par effet de symptomes. 

 

Jean-Paul Gavard-Perret