gruyeresuisse

01/04/2016

Même caché le visage s'illumine – Anne Voeffray


Veoffray 2.jpgAnne Voeffray, « Aperti X », Lausanne, avril 2016


L’autoportrait chez Anne Voeffray est toujours développé sous l’effet de l’écharpe, du voile, d’une « salissure » picturale programmée. Le geste parfait n’est plus seulement celui de la pose, de la prise mais de sa mise en forme définitive. La présence sensuelle joue de l'hallucination, du trouble de la traçabilité dans des tons de suie, de l’halètement du blanc et parfois en des jeux de couleurs.


Veoffray 3.jpgL'autoportrait offre autant la séparation que le rapprochement. Si bien que la déperdition perceptive instruit un jeu complexe entre le vide et l'évidence. L'a-jour réservé au voile se charge d'émotion ou d'interrogation par un effet de suspension qui distille néanmoins un rayonnement. Les paupières du regardeur s’ouvrent au "blêmissement" dans les limbes d'un corps qui (peut-être) se cherche lui-même.


Veoffray.jpgExistent autant une métaphorisation qu’une littéralité. L’intimité est interrogée au plus profond. Cache-t-elle « l’origine du monde » ? Non. L’artiste suggère plutôt la quête d'une identité à jamais perdue puisque cachée. Et en une époque où un érotisme sophistiqué (faussement) tient le haut du pavé, l'artiste rappelle que la féminité peut caresser (si l’on peut dire) d'autres ambitions là où se soudent l’invisible au visible, l’évidence au secret.


Jean-Paul Gavard-Perret

28/03/2016

Archives du corps : Barbara Polla

 

Polla.jpgBarbara Polla, « vingt-cinq os plus l’astragale », coll. Sushlarry, art&fiction, Lausanne, 2016

 

Avec « Vingt-cinq os plus l’astragale » Barbara Polla poursuit sa quête du désir et du corps de l’autre sans faire abstraction des ombres et de la mort qui plane (et est parfois déjà venue). Refusant tout renoncement amoureux, acceptant (parfois) une certaine soumission l’auteure sort le corps de ses silences à travers diverses traversées. Néanmoins nulle algarade, nul mot plus haut que l'autre mais l’impertinence, la lucidité et l’humour. Il est inutile à la créatrice de jouer la chanteuse lyrique et danseuse. La voix et le corps ne s'y prêtent pas. Seule l’écriture font ce que les autres arts ne parviennent pas à dire, montrer, entendre.


Polla 2.jpgBarbara Polla repousse l’amour en costume empoussiéré du bout d'un manche de pelle : nait l'image d'une nuée. Manière pour chaque partenaire d’effleurer le ciel ou toucher le fond de la mer. L’auteure ne cherche pas forcément la distance mais son « je » suggère l'espace qui dépare les vies. Preuve que l’écriture reste le moyen de se décentrer pour mieux se concentrer. Se retrouvent ici - si l’on veut jouer les réminiscences cinématographiques - les frissons humides du « Stalker » de Tarkovski, ça et là une sensation de malaise de « Persona » de Bergman, l’émotion muette de « Dolls » de Takeshi Kitano ou les évocations plus distanciées des films d’Hayao Miyazaki.


Dans tous les textes existe un bol invisible. La parole est l'art de placer des mots adéquats en celui-ci et d'en sortir d'autres. La conversation amoureuse devient conversion sur une carte particulière du tendre. Il en reste toujours quelque chose de nos rêves - hommes ou femmes qu’importe. Il suffit comme l’auteur d’être une entêtée. Mais - et cela est important - sans oublier le "reste" du corps.


Jean-Paul Gavard-Perret

27/03/2016

Geoffrey Cottenceau : rossinantes et avatars

Cottenceau.pngGeoffrey Cottenceau peut sembler - en ses "bricolages" créés parfois en binôme avec Romain Rousset -  un plaisantin : mais il est plus sérieux qu'il n'y paraît. Dans ces photographies et ses installations volontairement « douteuses » il est moins question de sublimation, de poétisation que de farces altières et ironiques (parfois au second degré). Par des objets de récupération l'artiste crée des bourriques qui imposent en dépit de leur matière une sorte de majesté. Et dans ces photographies de portraits plus "réalistes" il reste à peine un étroit interstice pour des échanges énergisants. Le portrait reste toujours l'en-face qui ne se laisse pas forcément saisir.

 

cottenceau bon.jpgGeoffrey Cottenceau sait faire sauter ses apparences pour les désenclore en ouvrant l'espace à des potentialités dégingandées. L'apparition-construction casse le réel : il surgit debout ou penché, de face, en plongée. Reste le surprenant de la farce ou la radicalité du portrait par les mutations des apparences, des codes et des genres. Preuve que la révélation du " réel " par la photographie peut être ironiquement bouleversante. Loin de la tentation de l’exotique, du raffiné, les multiples avatars inventés par l'artiste ne cherchent en rien le prétendu marbre de l’identité supposée mais sa terre friable.

Jean-Paul Gavard-Perret

Geoffrey Cottenceau, One/Shot, Lausanne

09:11 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)