gruyeresuisse

09/01/2017

Pierre Voélin : hier et aujourd'hui


Voelin.jpgPierre Voélin, « De l’enfance éperdue », 88 p., « Sur la mort brève », 120 p., Dessins pour l’un et frontispice pour l’autre de Gérard Titus-Carme, Fata Morgana, Fontfroide le Haut 2017.

Toute la poésie de Pierre Voélin se construit en une suite de méditations - souvent ramassées - au nom d’une fin celle que la Shoah a signé. On le sait depuis longtemps, après cette époque la littérature occidentale ne pouvait plus se décliner sous le même registre : la terreur rampe, la sensibilité s’en altère. Bien des mot-dits maudits ont contaminé jusqu’au silence et au rêve. En ce sens l’œuvre du franco-suisse se rapproche de celle de Charlotte Delbo plus incisive qu’un Primo Levi mais qui a eu le défaut d’être femme – au nom de quoi son œuvre fut scandaleusement ignorée. Il existe aussi du C-A Cingria mais surtout du Jim Harrison chez le poète. Comme lui le frontalier propose une présence directe au monde avec ses enfants perdus, ses collines, ses oiseaux dans les chênes noirs, l’ombre immobile des chiens, le bal des étoiles aux fenêtres de la nuit.

Voelin 2.jpgTout cela devient un décorum pour l’âme d’un poète qui ignore la nostalgie. Il ne s’en laisse pas compter. La mort rôde. Mais l’éros n’est pas oublié. Et s’il existe un côté slave chez le poète son côté américain est important dans sa façon de donner à l’écriture une force de constat. Tout reste de l’ordre des buissons ardents que des millions d’astres. Ceux-ci contemplent le monde de leur splendide indifférence, ce qui n’empêche pas au poète d’avancer :
« Il n’est que de marcher aveugle
quitter la nuit osseuse
L’esprit s’ouvre à des puits de neige
Des voix disent que des mains saignent »
Voelin 3.jpgPreuve que le poète est bien de notre monde. Il y cherche ce qui donne au dur désir de durer (face aux tonnerres humains) de quoi se requinquer. Il est vrai qu’après avoir cesser de croire retenir le monde entier le poète a su s’entraîner à devenir aussi fort que l’eau. Se laisser couler au flanc des collines lui permet de trouver l’endroit où un arbre en appelle un autre et où une femme aux yeux de feu rend le cœur plus léger. Elle donne à la survivance sa chance au milieu des trépas et des terres gelées.

Jean-Paul Gavard-Perret

02/01/2017

Rudy Decelière : phosphorescences sonores

 

Bonbon.jpgRudy Decelière, « Courants continus », AOTC/EPFL, art&fiction éditions Lausanne, 56 p., 27 CHF, 18 €, 2017. Parution 21 janvier.

 

 

 

Decelière.jpgLa puissance épurée du « monstre » architectural du « Rolex Learning Center » - comme égaré (mais dégagé de toute facticité aguicheuse ou de pure « façade ») sur le Campus de l’université de Lausanne - a trouvé en 2016 son audace renforcée par le projet d’installation sonore de Rudy Decelière. Il a présenté sous une des voûtes du bâtiment une production à base de sons concrets. Connectés entre eux, 851 modules «Synthnodes» (petits synthétiseurs sonores) ont diffusé les sons d’une eau courante. D’où l’impression qu’une rivière inversée coulait « en hauteur », sous le dôme. Initiés par une matière aquatique mais spatialisée « hors champ » les sons trouvent une autre perception. Et l’oeuvre renforce l’idée que l’architecture est réactive et « métaboliste ».

Decelière 2.jpgL’imaginaire permit de franchir des seuils et reste au service de rapports complexes. A mi-chemin entre le poème et la science, dans une optique chère à Eric La Casa comme aux considérations d’un Beckett, Decelière a ajouté un univers visuel à l’entreprise sonore. La masse de béton était constellée de la mosaïque des formes répétitives et géométriques des modules. L’espace devient un temps et un paysage imaginaire. Et les textes de Pascal Amphoux, de François Gallaire et de Véronique Mauron précisent les fondements et aboutissements de cette hantise des lieux habitée d’une poésie mystérieuse au moment où l’anonymat de la voûte fut soumis d’une agitation cristalline. Elle prouve l'omniprésence d'un virtuel capable de construire un monde parallèle à celui du quotidien par des phosphorescences sonores qui redessinent l’architecture.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

15:36 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

01/01/2017

Quand souffle la lueur : Véronique Sablery


Sablery bon 2.jpgLes photos de Véronique Sablery avancent toujours sans tapage et avec divers plans de transparence, de diffraction et de dédoublements. Chaque série séduit par son « grain », sa lumière et ce que la photographe arrache au réel. Dans les séparations qu’elle impose apparaît désormais la griffure à la Cy Twombly pour intensifier la bosse de certaines « neiges ».

Sablery 4.jpgAux glissières rubicondes du monde l’artiste oppose ses chemins d’ivoire. La photographe élimine toute surcharge en accordant à l’image une verticalité qui la sort de l’amorphisme. Sablery.jpgIl s’agit d’introduire dans ces sortes de « colonnes » creuses aux pâleurs de nacre la conquête de la poésie sur le monde tel qu’il est.

Tout est sensitif mais comme distancié en des casemates corallines et des entrelacs. D’où le charme d’une porcelaine qui ouvre le regard à diverses saillies ou errances. Reste la fragilité quasi sonore de la proximité des trésors de grottes ou cœurs profonds aux translucidités sereines de saphir blanc ou rose. Sablery bon.jpg

 

Le geste de bienvenue reste néanmoins contredit par la tension de la biffure. Si bien que lorsque le regard semble «prendre pied » il est renvoyé vers le large.

Jean-Paul Gavard-Perret