gruyeresuisse

07/12/2017

Les souri(re)s de Gérard Musy

Musy 2.jpgEntre préparatifs de défilés de mode, cérémonies SM ou paysages de forêts helvétiques, bref du fétichisme aux arbres, Gérard Musy crée un monde étrange. Variations et répétitions donnent à son univers une poésie pénétrante. La femme y est souvent harnachée de manière spectaculaire. Mais le photographe met en exergue la beauté plastique - non sans intelligence et attention bienveillante - en de grands formats spectaculaires aux plans surprenants et la force des couleurs. Des séries aussi disparates que Beyond, Lustre, Lamées, Leaves, Lontano/ Lejano, Back to Backstage, créent une unité et un jaillissement existentiel où se dénombrent l’inconnu et l’introuvable.

 

 

 

 

Musy.jpgLe photographe suisse renverse les visions, ajoute du mystère au mystère. Le corps est magnifié, il chavire mais juste ce qu’il faut dans un exhibitionnisme légèrement contrarié par une retenue particulière. Elle sacrifie la vue d’ensemble à celle des détails et fore des secrets par l’ordre de la caresse. Tout reste plus suggéré que vu afin que l’imaginaire s’envole dans des labyrinthes optiques et des forêts des songes. La phénoménalité superficielle est dominée par une idée de la vie là où les existences se livrent à des baignades ou des sacrifices librement consentis dans la cavalcade de plaisirs programmés.

Musy 3.jpgHabillées de retenues les princesses d’un jour deviennent des fantômes qui défilent ou se livrent à des chorégraphies nocturnes. L’obscénité n’est que pudeur dans des châteaux de carte du tendre ou d’une violence fléchée. Ses vagues successives font rougir les peaux: mais le plaisir ne tue pas, il se consomme et se savoure. Musy en décline les préparatifs. D’où ses histoires d’O et d’eau. Nul besoin d’y ajouter l’élixir de l’Abbé Souris : le regard s’enivre d’une géographie non commune entre les forêts noires et les coulisses d’un festival de masques. Sous la douleur jaillissent les rires. Ils président à de telles cérémonies d’euphorie que chaque prise distille.

Jean-Paul Gavard-Perret

Gérard Musy, « L’œil fertile « , Galerie Esther Woerdehoff, Paris, du 29 novembre au 23 décembre 2017.

 

 

11:04 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

02/12/2017

Anne Voeffray : le mouvement qui déplace les lignes

Anne Voeffray.jpgAnne Voeffray, « Mouvements », Galerie Univers, 5, rue Centrale - Lausanne du 9 au 24 décembre 2017

Quittant le visage mais pas forcément la buée Anne Voeffray poursuit sa quête. Elle filtre la lumière et l’apparence par des lueurs et des présences diffractées afin d’approfondir les choses vues et le silence. La photographe refuse de forcer des seuils : le mouvement est toujours feutré.

Il s’agit d’attendre, encore attendre, aller plus avant dans la nudité qui ouvrira le passage. Mais en se retirant. Et retenir des traces en retirer à peine le bâillon face à l’insondable. Ce que la buée recouvre le temps le défera. L’objectif de la photographe est de retenir cet indicible de la vitre dont l’artiste fait pleurer le voile. Un regard y coule pour se mêler à la substance de ce qui irrémédiablement s’échappe.

Jean-Paul Gavard-Perret

16:41 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (1)

01/12/2017

Abdul Katanani, Barbara Polla & all : de fer et d’os

Katanami 3.jpgBarbara Polla & all., « Hard Core », Editions Analix Forever, Genève, 2017.


Fidèle à une stratégie éditoriale qui lui est chère, Barbara Polla pour défendre et illustrer l’œuvre de l’artiste palestinien réfugié au Liban Abdul Katanani choisit une approche hybride : aux œuvres du créateur succèdent son interview et trois essais critiques de Christophe Donner, Paul Ardenne et (surtout) celui de la régisseuse d’un tel corpus. Elle prouve comment l’artiste reprend des données plastiques et politiques pour créer une beauté agissante grâce à une matière non noble (fils barbelés ou plaques découpées de fer) et lourde de sens afin de créer une médiation poétique.

Katanami 2.jpgReprenant à sa main le « Combien coute le fer ? » de Brecht, l’auteur passe de la représentation théâtrale à l’exposition. Tout passe par cette matière première dont l’éclat lumineux, les agencements et les prises font de chaque œuvre une light box propre à générer diverses zones d’émotions et de mémoires. La sublimation de la clarté travaille dans un dispositif interstitiel. Non « du» passage mais de son impossibilité au sein de conjonctions de trames en brisant les tabous du beau académique par une approche qui ignore voyeurisme ou provocation basique.

Katanami.jpgCe travail expressionniste secoue. Il présente - au-delà de sa contextualisation - un caractère plus général. De paradoxaux effets de réel sont inoculés dans le corps perceptif du spectateur au moment où les figurations éliminant la présence humaine crée une « disapparition » propre à la réflexion par rebond sur les marges de l’enferment. Barbara Polla explique comment se fouille les arcanes des cages de l’Histoire là où Katanani témoigne pour espérer la survivance de l’humanité. L’œuvre avance dans la noirceur en cherchant le soleil et la chaleur afin de récuser les tueurs qui fomentent l’impensable. Par ses charpentes de fer le créateur bâtit un futur. Mais ce futur est toujours pour plus tard car sur les barbelés le sang s’est étoilé et il s’étoile encore.

Jean-Paul Gavard-Perret