gruyeresuisse

30/11/2021

La situation du monde selon Matthieu Gafsou

Gafsou 3.jpgMatthieu Gafsou, "Vivants", Galerie C, Neuchatel, décembre 2021.

 
"Vivants" est une série qui peut être lue et vue comme un essai sous forme poétique où se mêlent les registres documentaires et imaginaires. Les photographies ont été réalisées en Suisse mais aussi en France, en Chine, en Irlande du Nord, sur l’Île de la Réunion sans projet préconçu.
 
Gafsou.jpgEnfin presque car "Vivants" est un exercice de déconstruction. Si bien que Gafsou remet sa pratique en question et complexifie la relation entre les photographies "brutes" et par leur agencement, leur scénographie et leur matérialité. L'artiste bascule d'un style documentaire vers une vision originale - par reconstructions et interprétations - qui conçoit déjà intrinsèquement  l’extinction de l'espèce humaine à cause de sa passivité.
 
Gafsou 2.jpgL'auteur évoque les changements climatiques et diverses extinctions dans une rhétorique de l’effondrement qui n'exclut pas (au contraire) la beauté au sein de l'angoisse que de telles images soulignent . C'est puissant, et l'artiste montre la fracture que la maltraitance de la nature génère. Au lieu de faire effet de concepts ou de théorie Gafsou se concentre sur la dimension intime ou sensible qu’implique un tel horizon recomposé pour dire sa révolte face aux diverses contaminations en images en noir et blanc proche du photojournalisme ou en images apparemment plus poétiques mais tout autant inquiétante.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

28/11/2021

Espèces d'espace de Jessica Russ

Russ 2.jpgJessica Russ, "Versicolor", Standard Deluxe, Lausanne, du 20 novembre au 12 décembre 2021
 
Jessica Russ vit et travaille à Lausanne. Formée en Arts Visuels à l’ECAL puis à la HEAD elle se consacre entièrement à la peinture.  En 2019, la ville de Lausanne lui a accordé un atelier dans les anciennes écuries du parc de Mon Repos pour cinq ans. Après de nombreuses expositions dans toute la Suisse, dont  "Naevus", "Lieber Maler, male mir", "Saucisse Melba", "Traversant le salon", "Équilibre", son  exposition "Versicolor" présente de nouvelles oeuvres.
 
Russ 3.jpgA partir d'images collationnées dans un temps de préparation, l'artiste crée son propre répertoire d’images pour en retirer les formes et les couleurs qui inspirent les peintures qu'elle confectionne dans son atelier tant dans un travail d'exécution que d'observation en appliquant les couleurs sur la toile puis en découvrant les diverses associations qui surgissent au fil des couches.
 
Russ 1.jpgSurgissent des paysages mentaux dont les formes rappellent celles d'un corps mais aussi des volumes géométriques et organiques. Leurs imbrications abstraites créent toutefois une figuration ambigüe par les aplats de couleurs tranchants et précis. La perspective se perd et les plans se confondent. Coloriste autant que dessinatrice l'artiste crée un monde aléatoire. La superposition radicale de lignes sur les aplats colorés replace le dessin au premier plan. En divers cheminements incongrus et intempestifs se distinguent des territoires fascinants et inconnus là où chaque oeuvre devient un espace-temps où le regard parfois rebondit et parfois  s'apaise dans un univers à la fois pacifié et tourmenté entre simplifications et outrages.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

27/11/2021

Les hallucinations de Leyla Goormaghtigh

Goor.jpgLe profil psychologique de Leyla Goormaghtigh devient et si l'on peut dire à la mode. Elle est en effet diagnostiquée bipolaire. Et cette appétence pour surcompressions et décompressions est très prisée dans les milieux intellectuels. Ce qui n'empêche en rien la Genevoise de souffrir en des sauts où alternent manies voire  illuminations d'un côté et dépressions, ruminations de l'autre. Elle vécut six années dans cette navigation à perte de vue entre visions mystiques et hallucinations cauchemardesques.
 
Goor 2.jpgAinsi possédée elle pouvait se réveiller dans le corps d’un autre :  meurtrier, un monstre, une sainte. Néanmoins ces images mentales demeurées tues et cachées l'artiste et écrivaine arrive soudain à les émettre en quelques jours par une série de dessins au crayon gris et de couleur. Le processus se précise ensuite de longues années. D’autres dessins viennent s’ajouter au corpus initial, et des sujets empruntés à l’histoire de l’art, au cinéma, à la poésie
 
Goor 3.jpgDans ce livre de Leyla Goormaghtigh par effet de "pans" une intériorité ouvre ses profondeurs. Chacune possède des « corps » vibrants, leur solitude, leur mutisme. Celui-ci  trouve enfin un moyen de se « dire », de se montrer  dans une effervescence presque liquide. L'auteure trouve ainsi un moyen de soigner son trouble en cette production de visions mais aussi d'explication. Cette analyse pratique lui fait explorer divers langages et genres. Entre une sorte d'heroic-fantasy et aussi une forme de réalisme. Entre anecdote et monstrueux, l'existence est à la fois mise à nue et revisitée. L'angoisse soudain est bousculée car sa matière vive soudain médiatisée par l'art rationalise l’incongru, "traduit l’autre dans le langage du même". L'altérité de l'ailleurs rencontre le connu chez une auteure qui à bien des égards devient notre semblable, notre soeur.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Leyla Goormaghtigh, "Je suis la nuit", coll. Pacific, art&fiction, Lausanne, 5 novembre 2021, 120 p., CHF32.00