gruyeresuisse

18/03/2022

Aymeric Vergnon-d’Alançon voleur d'âmes

Als.pngAymeric Vergnon-d’Alançon, "Disperser la nuit. Récits du Surgün Photo Club", coll. ShushLarry, art&fiction, Lausanne, 2022, 360 p., CHF17.80.
 
C'est parce que le destin d’un humain peut se jouer autour d’une simple photographie qu'Aymeric Vergnon-d’Alançon documente une fiction de cinq exilés en quête de l’image salvatrice. Il sait que la vérité ne peut avancer nue : d'où l'importance du camouflage qui fait dire à un de ses personnages "Personne ne se doutera que derrière la silhouette anodine d’un promeneur, je tenterai bientôt de voler des âmes pour sauver la mienne". Dès lors et dès le début du livre le narrateur commence, avec son seul appareil photo, sa quête énigmatique de lui-même et du monde.
 
Als 2.jpgEmerge la présence nocturne du "Surgün Photo Club", association d'immigrés qui explore en diverses expérimentations la puissance de l’image photographique. S'y retrouve ici l'emprise de son gourou - Aboukaïev - dont la doxa secrète fut dévoilée dans "Gnose&Gnose&Gnose" chez le même éditeur en 2016. Par ce développement de concert de cinq destins en errance entre exil et survie se fomentent un roman de formation et une quête mystique là où la photographie tient toujours un rôle singulier.
 
Als 3.jpgDétours et bifurcations engagent la possibilité d'une histoire de telles vies imbriquées dans la révélation des opérations du Surgün Photo Club et de son prophète imprenable. L'image comme la fiction réinventent un lieu qui n’est ni le propre, ni le figuré. Il  devient celui d'une fixation de ce qui n’est jamais fixe. Reste le champ actif d’une imprévisible expérience. Nous ne sommes plus autour ou dessus l'image mais dedans entre divers types de signes, nuages, nœuds, serpentins de la vérité comme du mensonge. Le tout  en superpositions de zones opaques ou transparentes - du moins tant que faire se peut.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

Capter ce qui s'offre - Guillaume Varone

Varone.pngGuillaume Varone, "Dans ses ombres", galerie Analix Forever, 26 mars - 28 avril 2022.
 
Guillaume Varone explore le corps de celle qu'il aime : "Je connais ce corps depuis des années. Il est là, devant moi. C’est comme si je le voyais pour la première fois. Il bouge librement, multiplie les positions. Il se tord, se plisse et se reforme au gré de ses envies.". Le photographe en épouse les mouvements au sein de prises "métaphoriques" mais qui restent une manière de lui faire l'amour.
 
Se découvre avec juste l'impudeur requise la multiplicité d’un être unique. Le photographe cherche une vérité impossible en capturant au plus près ce qui tend à se cacher : taches, vergetures, poils. Néanmoins cette approche reprend la problématique chère à Blanchot : la proximité fait le jeu de l'éloignement. Les images de Varone et les mots de Cyrille  Polla qui les accompagnent offrent des jaillissements sourds à la volée du corps.
 
Et c'est reposer l'éternel sujet de la nudité. Elle fait toujours  de l'anatomie moins une profondeur qu'un border land. Celui-ci voudrait donner une sorte d’éternité à cet éphémère soudain figé.  La nature échappe à la nature  par la puissance de l'art au moment où l'éros est  plus sous-jacent qu"'exposé". Certes il existe encore bien des passages secrets mais c'est à l'imaginaire de le reconstituer. L'image - en plus belle fille du monde et d'un si beau modèle - ne peut donner que ce qu'elle a.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

17/03/2022

"Intersexions" :  Helene Schmitz 

Schmitz 2.jpgProfitant de la pandémie, la photographe suédoise Helene Schmitz s'est plongée dans ses archives. Elle en a tiré le livre "1983". Elle  y présente une sélection de ses premières productions complétée par des fragments de son journal ainsi que les lettres.  Elle a déjà publié plusieurs livres dont Blow Up (2003) et Ur Regnskogens Skugga (2012)  et  a réalisé plusieurs expositions personnelles en Suède, en Europe et aux USA dont une à la Fotografiska à New York.
 
Schmitz 3.jpgDans ces oeuvres premières le corps  "parle" et s'incarne selon une poétique des formes là où, quoique sexué, l'amour se moque des genres.  A l'époque cela rendit de telles photos étranges, sulfureuses mais fascinantes. Elles n'ont pas perdu leur force. Au contraire. Un certain caractère "vintage" les rend plus prégnantes là où Helene Schmitz joue souvent sur les intersections de divers types.
 
Schmitz 3.jpegChaque photo fait dire aux femmes  "Si dans ton corps tu n'étais pas  toute,  rien ne tiendrait." Se manifeste ici ce qui cause le désir mais bien plus.  Se créent un joint, une couture, souvent de la manière la plus inattendue qui soit. De telles prises prouvent que tout accord implique une discordance et que le réel est sérieux lorsqu'il est sériel et ne s'épuise pas d'un seul "cliché". Ici La rondeur s'extrait du rond, la ligne des lignes. Et qu'importe de savoir où tout cela mène les modèles comme leurs "voyeurs".
 
Jean-Paul Gavard-Perret

10:39 Publié dans Femmes, Images | Lien permanent | Commentaires (0)