gruyeresuisse

24/03/2022

L'intimité, soudain

Shelley.jpgAirain qui sonne :  retrouvons-nous. Disons plutôt : "reste". Ruissellement clair de la douche avant l'heure du couple et des cris  mêlés. La fièvre, les sursauts, la flamme. Dans l'âcreté de la sève, je me penche sur toi, je rassemble d'une main crispée tes genoux. Dans tes mains mon visage. Sur notre lit tu es la résurrection de ce qui brûle. Retrouvons-nous, prenons nous sur le lit du matin et le lit du soir. Partout où le temps creuse son ornière, où l'eau précieuse s'évapore. Chacun bête et chose. Ta corolle, ses couleurs d'aube et de crépuscule, ses apports de beauté mystérieuse au lieu terrestre du pubis et de son ambre. Pour durer,  ne pas avoir, avoir consenti au blanc transfiguré de l'alambic. Dès lors tant vaut la journée qui va finir, en apprécier la qualité de sa lumière de cristal un peu jauni. Pour hétéroclites qu’ils soient, nos mots servent d’entrée ou tirent une sorte de cohérence du seul fait d’être rassemblés. Ils rappellent, pour le cas où le fait nous échapperait, que nous aurons vécu un temps de transition, où le meilleur et le pire, le plus récent et le très ancien, le proche et le lointain se mêlent. Tu es arrivée à l’heure dite et j’ai tiré je ne sais quel apaisement de te voir comme la première fois où tout s’était déroulé selon mes lointaines prévisions. Tout répondait non à mes calculs mais à mon attente. C’est que je n’étais pas mort. Alors je n'ai pas  mis longtemps à concevoir qu’on puisse naître ailleurs, vivre autrement que par la force des choses. Ton officieuse main y avait travaillé. Tu avais disposé, en rond, des deux collines égales. Une chaleur me saisit. De celle qui ne peut attendre un instant et réveille les morts. Rapidement j'ai franchi ton seuil car tu ouvris la porte à deux battants. Nous tenions ce que nous sommes en un interminable agenouillement pour nous laisser mener sans méfiance par nos sentiments. Nous pouvons encore glisser d’une humeur autonome et capricieuse loin de ceux qui subordonnent le corps à l'esprit et qui par essence se trompent de cible. Tu  t’appliques à cacher tes méthodes sous la splendeur de tes formes. L’émerveillement c'est ce que tu inventes. Il faut nous surprendre, nous choquer, nous éblouir pour imposer souterrainement nos désirs animaux comme les plus raffinés. De nos corps alanguis, de tes chairs voluptueuses s'inscrit la vérité élastique du monde. Et l'intimité soudain.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Photo de Shelley Aebi

23/03/2022

Albarrán Cabrera : un en deux

Alb.jpgAlbarrán Cabrera, "Things Come Slowly", Galerie Esther Woerdehoff, Genève, Suisse, du 24 mars au 21 mai 2022.
 
Natifs de Barcelone, Anna Cabrera et Angel Albarrán travaillent ensemble depuis 1996 et forment un duo reconnu sur la scène photographique internationale. Ils ont inventé un univers artistique  poétique et sensible où l’émotion du sujet se combine à la beauté du tirage au sein de floraisons.
 
 
Alb 2.jpgSpécialistes des techniques alternatives de tirage et de la conservation des photographies, Albarrán-Cabrera considère ses photographies  comme des objets à part entière. Les deux photographes font appel aux procédés anciens (cyanotypie et autres procédés argentiques) mais expérimentent aussi de nouveaux procédés  qu’ils combinent à des matériaux rares (papiers japonais, pigments et minéraux,  feuille d’or.)
 
 
Alb 3.jpgCes approches sont au service de diverses réflexions sur l’identité, sur les traces que la prise de vue conserve du passé. Les séries interrogent le rapport au temps, à la mémoire, à la philosophie et à la perception de l’image. Le tout entre illusion et réalité là où par la grâce d'une oeuvre féerique où toujours le printemps renaît.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

22/03/2022

Voyeur

ojude.jpgLorsqu’elle agrafe son collier du dimanche, de toutes les perles vient la consolation après tant de suppliques laissées pour solde de mon pauvre compte. Je reste l'enfant dos qui la regarde comme l'ampoule au-dessous du plafond plutôt qu’au-dessus de la table. Inutile et vain d'obliger la mémoire à la remplacer par un horizon plus inaugural. Elle reste ce phare posé dans la pièce  où je reste caché dans la pénombre. J'ai juste peur qu'elle se dissolve par l'éclat chaud des perles. Elles bougent négligemment lorsqu'elle respire. Elle est là avec un homme ignorant que mes yeux la contemplent comme un ciel éclairé dont elle occupe le volume entre les meubles et les étoiles. Elle le remplit de camphre créant un horizon inaugural. Une vie pulse dans mes veine. Mais la lutte est inégale, pire : la partie est perdue. Sous les transparences de son chemisier sa poitrine restera pour mes mains fantôme enchanté mais fantôme tout de même. Peu à peu l'autre penché sur elle comme près d'un rivage la découvre. Pendant que son souffle la dilate elle prend le temps de manger une orange qu'elle partage pour enivrer l'amant et le faire patienter.  Me restent la soif, la pépie  et à ressasser l'histoire de celle qui par sa beauté du diable suscite le fantasme des plus célestes ébats tandis que ses seins d'ivoire glissent de leur panier jusque sur les lèvres de celui à qui elle réserve le plus subtil venin. Le morveux devra vieillir en veuf. Jamais il ne fut autorisé à gravir ses pentes et fondre dans une trouée de lumière là où de toute étoffe ne demeure que l'ombre tutélaire. De plis en plis il refit la forme d'un sein, d'une cuisse dans le phrasé le plus souple possible avant d'aller se rhabiller et ce, même si dans sa luxuriante défaite,  il n'avait rien quitté et ne connut jamais avec elle la seule fête. Celle du vibrato ïambique d'un coït dont chacun, nous sommes plus ou moins nés.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Peinture d'Emmanelle Jude