gruyeresuisse

28/10/2021

Amélie sans homélies ou les histoires d'O de Feydeau 

Feydeau.jpgLe théâtre bourgeois gronde parfois d’une violence sourde. Comme s’il fallait aller au bout d’un certain épuisement du langage quotidien pour faire dire à une "bad  comedy"  dégagée de toute esthétisation sublimée, l’inadéquation des êtres imprudents, prétentieux, idiots ou gandins. Le tout dans la jubilation clownesque d’une verve comique rare. Dans le genre il n'existe rien d'aussi réussi que le théâtre de Feydeau.
 
Feydeau 3.jpgLes personnages de l'auteur ne sont jamais des fantoches. Ils gardent tous une personnalité qui les renvoient à des situations certes burlesques mais qui pourraient facilement tomber dans le tragique. C'est pourquoi la paradoxale jeunesse (rarement perçue) de l'oeuvre régénère l’énonciation théâtrale en la retrempant en une "parlure" en difficulté ou  en désaccord avec les situations. C'est ce qui arrive dans  "La puce à l'oreille" ou "Occupe toi d'Amelie", personnage qui ne se préoccupe en rien de la moindre homélie : elle a d'autres paroissiens à gérer.
 
Feydeau 2.jpgDans des dérives langagière - imitations exotiques du parler dominant - surgit d'une altérité des classes et des situations sociales, les indices d'un bouffonnement vital. Celui-ci indique qu’il existe dans toute langue contractuelle un non-dit et de l’innommable. Ils  se nomment l'incompétence notoire  de ceux qui dans de telles pièces, en perdant le fil font que toute logique se desserre. Preuve qu'avec Feydeau le théâtre de l'absurde était déjà en marche.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Feydeau, "Théâtre", La Pléiade, Gallimard, Paris, 2021, 1776 p., 69 E..

Marie-Claude Gardel : présences in absentia

Gaedel.jpgMarie-Claude Gardel, "Estampes", CAB, Vevey, 9 otobre 2021 au 28 janvier 2022.
 
A travers ses estampes qu'elle qualifie d'"improbables", Marie-Claude Gardel  interroge les conditions d’existence de la représentation, ses chances de survie et son point de rupture. Chaque estampe est dépouillée de tout élément décoratif pour laisser surgir une sorte d'essence première qui hypnotise en retour d'une sorte d'état primitif presque organique.
 
Ne subsistent que des plans comme oxydés ou ravagés. Cela contribue à établir une inscription dont l’élucidation tourne à un presque effacement en d’étranges transferts. L'abstraction prend ici un sens particulier : elle est plus tellurique que mystique. Tout se joue entre une masse confuse et les signes qui s’en dégagent.
 
Gaedel 2.jpgLe travail consiste à rendre une absence présente, une présence absente en ce qui  s’efface et ce qui s’inscrit. D’où ce jeu entre proximité et éloignement.  Ce qui corrode et émiette les surfaces les renforce. Car ce qui subsiste n’ouvre en rien sur une évidence comme si tout se refusait à s’articuler dans un espace compréhensible. Chaque estampe nous "parle" par l'errance que Marie-Claude Gardel programme et invente.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

27/10/2021

Marbres sculptés et autres plaisanteries : Wim Delvoye

Wilde.jpgWim Delvoye, Wilde, Genève, du 6 novembre 2021 au 7 janvier 2022.
 
Wim Delvoye continue à s'approprier et détourner les genres, les styles et les motifs de l’histoire de l’art. Existe à la fois une dérision et un moyen de sublimer des objets certes anodins mais peu conventionnels.
 
Wilde 2.jpgCélèbre pour sa naturalisation de cochons tatoués en Chine ou pour sa machine à merde capable de produire de véritables excréments, il propose à Genève un éventail de moyens d’expression, dont le dessin, la sculpture. Sacré et profane, local et mondial sont réunis par ce drôle de paroissien, ce sacristain sarcastique.
 
Mais le plaisantin belge fait toujours assaut d'élégances pour ses présentations : idoles de bronze, bas-reliefs de marbre, pêles-totem, blasons sur planches à repasser, etc associent un savoir-faire artisanal à une technologie de pointe. Proche de l'art conceptuel l'oeuvre reste néanmoins un carnaval baroque autant dans la forme que l'esprit.
 
Jean-Paul Gavard-Perret