gruyeresuisse

30/10/2021

Un iconoclaste à Genève - David March

March.jpgDavid March, "The Return", Andata Ritorno, Genève , du 6 novembre au 4 décembre 2021.

David March a grandi dans un paysage "furieusement industriel" mais aussi côtier : mines, plates-formes pétrolières, briqueteries, whisky et très vite est rentré dans une école d'art ou il n'est pas resté longtemps mais  il a  découvert qu'il possédait une certaine capacité à la folie qu'il a mise  sur le compte des parents extrêmement excentriques. Ses collages, sculptures et installations  utilisent l’imagerie de la société de consommation Pop ou les objets produits en série eux-mêmes. "Je me déplace d’un objet ou d’un élément à l’autre. C’est un peu comme être une guêpe géante, bourdonnant d’avant en arrière. Je suis poussé à le faire." écrit l'artiste. Il considère son art pour lequel le physique est sacré comme une sorte de minimalisme baroque.
 
March 3.jpgQu'il s’agisse de magazines, d’ours en peluche vicieux, de journaux, de voitures et de jeeps, de téléviseurs, de canoës et de toutes sortes d’objets, les installations de March sont des paysages tirés de son imagination abondante. Le collage est une autre facette de l’art de Mach. Ils sont apparus en partie parce qu’il avait souvent des milliers de magazines remplis d’images après que ses installations devaient être démontées.
 
March 2.jpgExiste chez lui une forte hybridité de l’industriel et du naturel. L'artiste poursuit le mélange de produits et de déchets car selon le créateur le monde est aussi surréaliste qu’un Dali, d'où sa réorientation des matériaux et des produits médiatiques en d'étranges narrations au flux créateur qui remet en question la mondialisation. "J’ai l’impression de monter à cheval sur une crête à l’extérieur du village. En y regardant de plus près, je peux voir ce qui se passe. Parfois, je peux descendre de la crête... et entrer dans le vif du sujet. Je vais me retrouver sur la crête et faire d’autres incursions vers le bas" écrit-il. Et ainsi va son oeuvre intempestive.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

29/10/2021

Lily la Tigresse

Cauda bon 2.jpgTôt ou tard, le lointain redevient proche. Et soudain une voix dit "Monsieur vous m'entendez ?" On tapote des joues blêmes. La voix reprend : "Monsieur quel est votre nom ?" Et voici que celui qui a perdu conscience se surprend  à murmurer "Killer". Peu à peu il se souvient. S’agite - au moins dans l'à-peine. Le mauvais bitume surchauffé du faubourg colle à sa tête. Tout ça parce qu'il voulait revoir Lili la Tigresse  et qu'il fut remercié par un horion qui l'a cloué à terre en le laissant K.O.. Se croyant encore sinon aimé du moins souvenir consistant il s'avança vers la femme en  oubliant des précautions élémentaires. Le coup porté séance tenante fut néanmoins précédé d'un long soupir venu de très loin chez Lili la colère. Chair et songe rassemblés tout le passé se réduisit à un poing sur la face la mâligne espèce. Et voilà le Killer estimant payer pour les autres et pensant que quelque chose vient de se passer comme sans être réel. Et ce pas très loin des acacias dont les fleurs au printemps servaient à faire les beignets les plus succulents de la terre que Lily fricassait. Mais la douleur n'est pas que berceuse après un tel uppercut.   Sans que toute raison revienne  et de ce fait abrégeant le pipeau Killer ressasse ses sornettes tandis que des badauds affirment : "il  a encaissé le coup, il a de la bouteille".  Sans savoir que pour le Killer la seule ivresse est celle que la peinture promet. Sans elle pas de cuite exceptionnelle. Pas de cuite du siècle ou du millénaire. Il la cultive au côté de celle qui a remplacé la Tigresse et qu'il mérite à peine. Avec elle il fait quelques pas en forêt - rochers, ruisseaux, fougères. Avant de s'endormir et boire à ses côtés le bleu du ciel que des éléphants le traversent - mais nul ne peut dire combien. Cauda bon.jpgNéanmoins Killer ment plutôt que se taire : "ça va" dit-il aux agglutinés auprès de sa dépouille non mortelle car  il lui reste tant de choses à faire et qui  le tirent par la barbichette. Relire par exemple les premières pages de "L'Etranger". Le sarrau de l’infirmière et le clébard du vieux Tomaso qui lui réserve les mots brûlants de haine. "C'est tout de même pas la mère à boire" disait le père. Mais il se demande quelle erreur a produit un coup si cuisant. Killer se dit que la Tigresse comme Tomasa n'a pas compris qu'il est devenu un autre. Celui qu'il ne voulait pas être, qu'il exècre. Ou l’autre qu'il était et dont il voulait se garder. Ce qui est sûr :  la baigne il l'a méritée, Lily a fondu sur lui en rappelant to de go qu'il accepta de la suivre quand elle l'avait, de guerre lasse, quitté. Mais rentré, il peut écouter  encore du William Sheller tant ses incontinences notoires car amoureuses restent un fond de vie - comme il y a un fond de tarte. Il se recroqueville au fond de sa couette. Et s'il sent encore les ombres de la Tigresse l’envelopper, la nostalgie n'est plus ce qu'elle était. Un jour il se réveillera en se disant « tiens, cette nuit je n’ai pas pensé à elle ».   Alors  il se remettra à peindre de plus belle.  Quelques laisses de blanc, le rouge, le noir pour garder l'essentiel. Comprendre ainsi cette chute qui le sonna et sur qui ou quoi elle opère. A la verticalité du héros répond l’horizontalité des traces sur la toile. A peine si jubilent encore les fantasmes - avant repoussaient comme du chiendent.  Mais le réel n'y s’ouvre jamais comme un bel oursin.  Quant au chat, il tourne en rond dans la maison quêtant une caresse. Comme lui Killer est un passager clandestin, un vitrier au costume à carreaux, le Méphisto fait d'aises, l'insomniaque rêveur, le complément indirect, le gland qui se perd, l'huile de ricin, le sandwich tourneur et son doute suprême. Dehors, pas très loin du ring virtuel le cri d'un oiseau sommeille parmi les ombres appesanties comme s'il voulait disjoindre la cause de l'effet.

 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

(Killer suite) Dessins de Jacques Cauda.

Flore à l'épreuve du temps ou les sensations fluides

Flore 3.jpgFlore, "Le Temps du souvenir", Galerie Esther Woerdehoff, Genève, du  6 novembre 2021 au 10 janvier.

 
Contempler les photographies de Flore c'est  retrouver une vérité qui perdure dans la mémoire des lieux. C'est aussi porter un regard sur nous dans le temps. Et ce au moment où l'artiste impose, pour nous consoler, des visages et des scènes en un invisible visible et un ordre qui révèle la beauté par la mélodie d'un silence et des couleurs que celui-ci mélange.
 
Tout rappelle -  même dans ce qui peut sembler désuet - la vie. Chaque image la respire en dénuement, sensualité et subtile profondeur. Existe là des mélodies sans vraies notes sans vrais accords. Et au sein de la pauvreté la lumière s'écoule. C'est là comme des pages fragiles d'un album qu'on feuillette.
 
Flore.jpgTout vibre en la splendeur et la chaleur de l'air. Dans la merveille particulière d'une lumière fanée Flore regarde sans le souci du temps qui ignore les jours et retient des instants et leurs incessants retours. C'est comme si nous savions qu'il existait de telles images que pourtant nous n'avions jamais vues. Dans ce but Flore tâtonne, recule, retouche, éclaircit.  Son regard déchiffre au dedans le lien entre le coeur et le visible.
 
Jean-Paul Gavard-Perret