gruyeresuisse

08/07/2020

Lars Tunbjörk : l'ennui

Lars.jpgDans le monde occidental (mais pas seulement) le bureau est synonyme de gris, de décor impersonnel fait de petites pièces, de couloirs, de chaises, de bureaux et d'une horloge qui égraine trop lentement heures et minutes jusqu'au moment de la libération.

Lars 2.jpgLars Tunbjörk capte cet espace vidé de toute présence humaine et crée un humour au second degré à travers les mobiliers d'une banalité crasse qui souligne une atmosphère d'ennui, de solitude, d'isolation et de résignation. Rien n'a lieu que ce lieu.

Depuis le début de son oeuvre Mack accompagne les projets de Lars Tunbjörk. Et ce dernier fait suite à ceux de Ron Jude ("Lick Creek Line") et de Paul Graham ("The Present"). Cette série de "portraits" pris à Los Angeles a mis du temps à se réaliser. Il voit enfin le jour sous les yeux perçants du maître du design suédois Greger Nilson.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lars Tunbjörk, "L. A. offices", Mack, Londres, 2020.

07/07/2020

Daniela Edburg : Frankestein, Mer de Glace et autres monstres.

Edburg.pngDaniela Edburg, "Topographies of Transformation", Galerie Fabienne Lévy, du 9 juin au 4 septembre 2020

Daniela Edburg est une artiste mexicaine d'audience internationale. La galerie Fabienne Lévy propose sa première exposition solo en Suisse. Atteinte d'une maladie rare en 2016 qui fit de son corps un immense hématome, l'artiste a lu à cette époque  "Frankenstein" que Mary Shelley écrivit au bord du lac Léman. Ce livre a chamboulé sa sensibilité, son sentiment esthétique et son sens du spirituel. L'auteure romantique est devenue celle dont la créatrice peut se réclamer tant Frankestein pose une question essentielle : Quels sont les responsabilités d'un créateur envers sa création ?

Edburg 3.pngA mesure que Daniela Edburg apprit à vivre dans un corps "nouveau" qui avait subi de nombreux changements, elle continua ses recherches. Elle planifia même un voyage sur la Mer de Glace que la romancière évoque dans son roman. Elle la découvrit considérablement amoindrie. Elle n'est plus qu'un simple fantôme de ce glacier qui, autrefois, « montait comme les vagues d’une mer agitée, descendait bas, entrecoupée de fissures profondes ». Ce fut le premier de nombreux autres voyages à visiter les glaciers alpins, et le début de mois de travail pour capturer leur image en décomposition en écho à son propre corps.

Edburg 2.jpgL'exposition présente deux ensembles des oeuvres récentes de l'artiste. "The glaciers" ont été conçus spécialement pour Lausanne. Le plus grand des glaciers dans la première salle présente "l'infâme Mer de Glace" décrit pas Mary Shelley comme un monde qui tue sourdement. Les autres glaciers sont ceux que l'artiste a découvert en Suisse et, dans leur état présent,  ils évoquent les derniers souvenirs avant leurs disparitions.

Edburg 4.jpgDes monstres sont aussi créés à partir de l’expérience personnelle de Daniela dans une tentative de cartographier le corps. Examinant les symptômes physiques et mentaux elle représente la maladie comme "de" l'information qui résiste à ses propres conditions. De cette façon, elle ramène tout à Frankenstein, à la recherche de connexions qui embrassent le monstre, que ce soit dans un paysage désolé ou dans le cadre domestique de sa propre cuisine. Des oeuvres antérieures et d'abord inoffensives se chargent ici d’absurdité et de peur. Manière pour l'artiste de brouiller les cartes entre fantasmes et réalités afin de créer une réflexion surprenante, belle et profonde sur la façon de percevoir le corps comme le monde et ce qu'ils deviennent. Mary Shelley n'a qu'à bien se tenir.

Jean-Paul Gavard-Perret

04/07/2020

Joan Haseltine : voyages en solitudes

Haseltine_Joan 2.jpgJoan Haseltine propose le début d'histoires. Tout reste dans l'ordre d'un certaine suspense et d'une attente. Personnages et objets sont isolés dans le cadre et tout est présenté de manière aporique. La photographe présente de la manière suivante son objectif : "une exploration du veuvage, créée à travers la lentille d’influences cinématographiques."

Haseltine_Joan.jpgS'intéressant à "l’objectivation des femmes dans le cinéma dans les années 50 et 60", l'artiste les transforme en métaphores de son propre voyage dans des endroits qu'elle ne connaît pas. De tels lieux émanent la solitude, un isolement et la douleur qui est suggérée suite peut-être à des peines de coeur.

Haseltine_joan 3.jpgCouleurs, lumières et un certain stylisme créent des narrations sans début ou fin. Reste une état de latence qui, rappelle Joan Haseltine, "parle de ce que j’ai vécu." La créatrice décrit des états de vulnérabilité mais dans lesquels se perçoit une beauté dans la banalité. La création s'enracine en une solitude parfois nimbée en un certain confort toujours provisoire. Toutes les femmes de l'artiste semblent de passage mais rivées à un isolement sans fin. Vibre une discrète lumière. Les visages restent néanmoins  avides d'impalpables demains. Virevolte sourdement l’invincible jouissance qui tient encore au corps.

Jean-Paul Gavard-Perret

Joan Haseltine, "La fille en Robe Rouge et Autres Histoires", 2020.