gruyeresuisse

18/10/2019

Philippe Forest et les labyrinthes

Forest.jpgPhilippe Forest met en scène un peintre et son modèle, l'art et la politique. Son héros n'a pas "la tête à la théorie", il a du métier mais reste secondaire en faisant du tableau un miroir. C'est peu et c'est bien là le problème. Existe une sorte de lutte entre Churchill et son portraitiste mais bien au-delà une mise en scène théâtrale de cette confrontation de l'impossibilité de toute "re-présentation". D'où une méditation originale. Le narrateur s'y dédouble de manière systémique dans une complexité découpée en actes et intermèdes par échos  au "Théâtre/Roman" d'Aragon.

 

Forest 2.jpgCe livre est aussi froid que fraternel. La condition humaine est ramenée à la perte que l'auteur métabolise avec brillance. S'y mêle à la fois l'interrogation sur l'art - auquel préside toujours le "au début la répétition" de Michaux - mais aussi celle sur  le sens de l'altérité autant de la part de ses personnages que de l'auteur et ce par delà le vrai et le faux pour atteindre divers types de mythes aussi personnels que généraux.

Jean-Paul Gavard-Perret

Philippe Forest, "Je reste roi de mes chagrins", Gallimard, Paris, 2019.

Sarah Carp & Delphine Schacher "en repons"

Carp.jpgSarah Carp, Delphine Schacher, "En résonance", Galerie du Crochetan, Monthey, du 25 octobre 2019 au 7 février 2020.

Le réel est une chose si précieuse qu'il ne doit pas être confié à n'importe quel(le) artiste. Il faut au photographe ce que Jean-Jacques Naudet nomme "Un regard" pour saisir ce qui peut advenir et ce avec beauté afin que les oeuvres soient dignes de ce nom en ne se limitant pas à une pratique "gonzo". Sarah Carp et Delphine Schacher le prouvent dans leurs scénographies "en repons".

Carp bon 2.jpgS'y découvrent des "images justes" chacune avec leur poésie. Les deux créatrices "habillent' le réel parfois de nostalgie, parfois de l'appel à un certain hédonisme implicite qui ne cherche pas à caresser les fantasmes. Le propos est autre. Les deux oeuvres sont plus "humanistes" qu'"humaines trop humaines" et répondent parfaitement à l'injonction du photographe Sergion Larrain : « Une bonne photographie vient d’un état de grâce. La grâce vient quand on est libéré des conventions, des obligations, de la compétition; être libre comme un enfant dans ses premières découvertes de la réalité. »

Les deux photographes contribuent à imposer une démarche ethnologique par la vision de l'environnement avec Delphine Schacher mais qui n'exclut pas chez Sarah Carp une saisie de l'intime. Cela ne relève donc pas de l’objectivation scientifique mais de l’interprétation imaginative. La photographie devient la matière mentale et émotive la plus plastique. Les clichés affranchies de la nécessité d'une simple soumission au réel reviennent au domaine de la rêverie comme du réel en leurs interprétations de ce qui nous entoure et nous "fait". Ils créent le génie de nos divers lieux et sollicitent autrement la rencontre avec les fantômes de notre civilisation.

Jean-Paul Gavard-Perret

17/10/2019

Claude Mollard et les présences primitives

Mollard 3.jpg

 

Par son travail photographique Claude Mollard (un des pères fondateurs du Centre Pompidou) transforme le monde et le regard. L'imaginaire de l'artiste crée une perte de repères et invente des présences à travers les surfaces qu'il décrypte et saisit. Des portraits surgissent là où le minéral et le végétal se rapprochent de masques originaires mystèrieux et fantastiques.

 

 

Mollard.jpgEncore faut-il savoir les remarquer comme le photographe transformé en  chasseur premier opère en faisant le vide en lui pour se tenir poreux face à ce qui arrive. Il possède un regard aigu et toute une poétique  de l'image afin de dénicher de tels portraits fabuleux au sein de la réalité. Des chamanes touffus, des êtres fabuleux sont extirpés du poids terrible du réel. Claude Mollard l’allège et surtout le mythifie. Les formes primitives deviennent par l'art de la prise de vue (angles et lumières comprises) des présences incontournables.

Mollard 2.jpgSans ostentation, ni exhibition, soit par effet de masse, de moirures ou à l'inverse en des prises essentialistes l’artiste crée un climat spirituel intermédiaire. La photographie devient presque abstraite afin d'offrir des portraits plus que symboliques puisque la nature elle-même est tirée par ses touffes hirsutes. Il s'agit de saluer l’union de la terre et des dieux, de gommer les différences entre les hommes et leurs mythes dans ce qui devient des portraits de primitifs du futur. Claude Mollard les convoque pour lutter contre la disparition de l'espèce considérée comme humaine.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Claude Mollard, Galerie Capazza, Nancay.