gruyeresuisse

27/10/2019

Sophie Taeuber-Arp : pour une autre présence.

Arp.jpgSuite à son concept "L’homme qui a perdu son squelette" - proposé à Hans Arp, Marcel Duchamp, Paul Eluard, Max Ernst, Georges Hugnet, Henri Pastoureau et Gisèle Prassinos - la Suissesse Sophie Taeuber-Arp, publia le "résultat" (plus que probant) dans les numéros 4 et 5 de sa revue "Plastique", en 1939.

 

Toutes les oeuvres semblent, tirées des obscurités intérieures où elle préexiste chez l'artiste ou l'écrivain en tant que loi de la nature ou de l'anti-nature par la contemplation du corps indépendamment du principe de la raison.

 

Arp 3.jpgLes oeuvres prouvent que le style est plus une affaire de vision que de technique. La où le sujet sans squelette ne meurt pas puisqu'il est sauvé par le texte et les images. 

 

Le dynamisme des images comme des textes empêche de s'enfermer dans une structuration admise là où il faut continuer sans la vertébration. La proposition de Sophie Tauber-Arp permit de sortir de la grossière tentation de produire des oeuvres intellectuelles. Tout se ramène à une affaire de sensation là où le sujet ne meurt pas d'absence de vertèbres. Il trouve dans cette nouvelle donne un corpus en attente et sans fin.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Collectif, "L’homme qui a perdu son squelette", Illustrations de Max Ernst, Fonfroide le Haut, 2019, 48 p., 15 E..

Confession d'un vicaire peu savoyard

 

cauda.jpgJacques Cauda, maître pécheur - sans se soucier de ramasser au filet tous ceux de la terre car il a mieux à faire - parachève sa "Comilédie". Bref il poursuit son autobiographie hors de ses gonds. La confession de cet enfant des zones raconte certaines étapes de sa jeunesse et la gestation de son oeuvre. Mais il ment moins ou mieux que Rousseau. Avant même l'heure de la peinture qui allait le transporter, il est vite attiré sinon par l'art du moins par ses modèles et les ondines qui firent ses quatre heures. Il faut dire que, quoique fier de son organe, à l'inverse de beaucoup de bougres, celui-ci ne l'empêche en rien de penser en devenant un Gilles de Rais plus que de Watteau (mais nous y reviendrons).

 

 

Cauda 3.pngSon livre le prouve (comme son lit l'éprouva). Et les belles de cas d'X de diverses époques lui ont permis de ne jamais être un simple "Assis" tel Saint François. Il sait étendre ses toiles et ouvrir son lupanar pour avancer dans la vie comme pour écrire son texte le plus vite possible afin de créer une impression d'altération. Il recolle néanmoins des séquences, recrée les morceaux qui manquent afin de donner au discours, plus qu'une vraisemblance, une vérité. Mais si avec un tel entreprenant impétrant rien n'est sûr sauf l'enfer qui donne à la vie un supplément de piment rouge plus que ceux que laisse Paulette. Toujours est-il qu'ici les mots comme ses images ont prise véritable sur le réel pour le transformer ou plutôt le flécher selon un contrat tacite avec le diable par lequel la poursuite de la forme est tout sauf un jeu d'apparence naïve

Cauda 2.pngL'auteur extrait du temps l'essence en essorant son passé. Il reste un sardonique progressif, dont le monisme témoigne des enfers. Mais qu'importe les saisons : toutes sont un "'en faire" que l'artiste pratique en atelier ou sous les portes qui - lorsqu'elles sont cochères - finissent par le fouetter. Elles restent néanmoins désirables au même titre que le poux ou la gaine Playtex. Et afin que là "métamorose" et  la fascination ne procrastinent en rien il suffit de délacer le dessous sinon chic du moins pratique au pied d'un ciel de lit. Cauda rendit de la sorte les mortes vivantes et rattrapa très vite ses retards dans l'appréhension des codes picturaux. Dans son jeu de miroir il semble devenir habilement picnoleptique. Mais il n'oublie pourtant jamais les eaux troubles et les femmes tremblantes là où le bas blesse lorsque sa résille resta trop longtemps en  résilience. Et dans le boudoir-atelier tout renvoie directement à celles qui l'animent. Et ce sous l'égide du Gilles bandeur de Watteau. Cauda enfile son costume pour masquer les apparences non trompeuses. Histoire d'abord de ne pas effrayer les novices mais aussi de ne pas douter de savoir de quoi il s'agit lorsqu'on  se mêle d'art. Sans  sexe il n'est que mensonge et flagornerie. Mais cacher en page de couverture ce qu'on devra voir reste l'habile subterfuge de blasphé-mateur moinillon manipulateur des seins offices.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Jacques Cauda, "Profession de foi", Tinbad Récit, Paris, 144 p., 18 E., 2019.

26/10/2019

Florence Henri et les pudeurs superbes

Florence Henri.jpgDevenue suisse en 1924 par mariage, Florence Henri - quoique une des plus marquantes représentantes avec Germaine Krull de ce qui se nomma la Nouvelle Photographie en France reste une méconnue. Et ce encore plus depuis sa mort en 1988. Celle qui fréquenta à Paris, l’atelier André Lhote et l’académie moderne de Fernand Léger participe dès 1925 à l’exposition "L’Art d’aujourd’hui" qui réunit les tendances que l'artiste cultivera dans ses oeuvres photographiques qu'elle entreprend deux ans plus tard : constructivisme et surréalisme.

 

 

 

Florence Henri 2.jpgInfluencée par le Bauhaus, László Moholy-Nagy et Man Ray elle gagnse sa vie grâce à ses portraits et photos de publicité. Gros plans, motifs géométriques constructivistes , démultiplication d'image font d'elle une photographe expérimentale. Elle transfère la technique cubiste du collage en photographie grâce aux jeux de miroirs. Ils deviennentt un des thèmes clés d'une oeuvre qui s'orienta de plus en plus vers les portraits et autoportraits qui la font reconnaître dans l'histoire de son art. Ils repondent à deux exigences contraires : l'invention graphique et la lisibilité immédiate.

Florence Henri 3.jpgAmie de Kandinski, Delaunay, Léger, Arp, elle est présente dans toutes les grandes expositions collectives de l’entre-deux guerres et reste une des seules photographe constructivistes. La Seconde Guerre mondiale interrompt son activité. Elle reprend la peinture abstraite et se retire dans un village de Picardie en 1963. Son œuvre sera redécouverte à la fin des années 1960, et l’ARC de Paris lui consacra une grande exposition en 1978. Elle demeure celle qui fait le lien entre l'expérimentation, le picturialisme et une vision qui se dégage de la simple représentation. Elle prouve ce que dit Nicolas Bouvier de son pays : "La Suisse plus que d'écrivains est un pays de photographes". La créatrice y proposa un monde poétique, ambigu avec toujours un sentiment de décalage entre un constat objectif du réel et ce qu'il peut révéler de songe.

Jean-Paul Gavard-Perret