gruyeresuisse

16/06/2018

Cabinets de médecine de la poésie générale

Deloche.jpgMarie-Philippe Deloche vient de créer une maison d’édition. Et en guise d’ouverture elle continue son travail de revue. Car « Voix publique Voix privée » offre une cinquantaine de nouages entre ses deux « champs ». L’intime n’y est plus une affaire d’ego.

Connus ou inconnus (les plus surprenants peut-être), écrivant à la fois contre et pour le langage, contre et pour eux-mêmes, les auteurs offrent divers énoncés qui restituent - du moins pour certains - l’envergure de l’impossible : Narimane Rahdoum, Justin Follenfant par exemple sont capables de s’oser, de sortir leur souffle pour remplacer leurs suffocations premières par une inspiration qui devient connivence entre soi et le monde. Existent là une dévoration des mots puis leur restitution.

Il est vrai que Marie-Philippe Deloche donne elle-même voix à ceux qui croyaient ne pas en avoir. Psychiatre elle anime des séances où les muets osent enfin émettre leur vérité provisoire – mais vérité tout de même. Une des poètes ne sait - ou ne peut pas - écrire mais la directrice a retenu ses paroles pour offrir un des plus beaux poèmes de l’ensemble.

Deloche 2.jpgCes voix foraines et jusque là disparues sont soutenues par celles de Jean-Pierre Siméon, Perrin Langda, Fabrizio Gambini (entre autres). Elles appuient de leurs présences des voix sorties d’abîme intérieur pour inventer – comme l’écrit Brice Bonfanti - des « voies insensées où se crée le neuf.

 

Ajoutons à cet ensemble la qualité de la jaquette créée par Julie Fuster. D’emblée un tel opus impose sa Deloche 3.jpgpuissance de feu. Tout est original et fort. Les 53 poètes font honneur à leur art en répondant à la « convocation épistolaire » (mais pas seulement) de l’ordinatrice. Sortant de sa « forêt hospitalière », elle en ramène des fleurs qui ont leur place dans « les cabinets de médecine de la poésie générale ».

Jean-Paul Gavard- Perret

« Voix publique, voix privée », recueil collectif, Editions Folazil, Grenoble, 2018 et Marie-Philippe Deloche - Julie Fuster "Plus la neige tombe sur le ciment", Editions Mains Soleil.

15/06/2018

Quand J-L Godard taclait Jane Fonda

Godard.jpgJean-Luc Godard & Jean-Pierre Gorin, “Lettre à Jane”; Edition Alfredo Jaar, New-York, 4O p., 10E., 2017.


Prenant pour point de départ une photographie de l'actrice Jane Fonda au Vietnam dans l'article “Retour de Hanoï” publié par L'Express, Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin offrent une réflexion sur le rôle des intellectuels dans le processus révolutionnaire. Parue en 1972 dans la revue Tel Quel, cette Lettre à Jane, rééditée par Alfredo Jaar a valeur aujourd’hui de document sur lequel on aimerait l’avis du cinéaste.

 

Godard 2.jpgIl s’agit d’un des derniers textes textes du Groupe “Dziga Vertov” et reste autant un rituel d’humiliation de l’actrice, qu’une attaque de la bonne conscience de gauche et la prétention d’une starification de la cause révolutionnaire via une incarnation sexy. Jane Fonda ne comprit pas cette lettre. Elle aurait traité Godard de macho qui le prit mal. Les deux se fâchent en particulier lorsque le réalisateur reproche à l’artiste d’afficher son image au détriment du peuple vietnamien. Mais cette lettre s’insère dans le contexte plus large d’une révolution mondiale (cause palestinienne comprise).

Godard 3.jpgLes deux cinéastes décidèrent néanmoins d'utiliser cette image pour promouvoir leur film “Tout va bien” sorti la même année et où figure la star. La lettre servit également de trame au court métrage “Letter to Jane”, post-scriptum à “Tout va bien”. Existe là une réflexions sur la force de l'image au moment où la collaboration entre Godard et Gorin se termine. Que conclure de leur position d’un côté, de celle de Fonda de l’autre ? Les « torts » peuvent être partagés car deux stratégies s’opposent. Chaque camp prétend au vrai sens de l’image eu égard à la révolution. Néanmoins la photo comme sa critique restent encore un bel objet de réflexion même si les deux paraissent surannées par rapport aux iconographies, aux discours, à l’état du monde, aux illusions marxistes et aux modèles révolutionnaires (ou contre révolutionnaires) actuels.

Jean-Paul Gavard-Perret

Derrière l’image : Ole Marius Joergensen

Joergensen.jpgOle Marius Joergensen, « No Superhero”, « Confrontations Photo » de Gex, du 3 septembre au 2 octobre 2018.

Le photographe norvégien Ole Marius Joergensen, passionné de cinéma, a déjà mis en scène les héroïnes hitchcockiennes (avec « Icy Blondes »). Il s’en prend désormais à Superman. Celui-ci se transforme en héros pitoyable mais de la manière la plus drôle et iconoclaste qui soit.

Joergensen 3.jpgPlus question d’exploits. Voici le sauveur tel un ange déchu perdu dans la neige de Norvège, les températures polaires. Il est voué à) une certaine solitude avant que de nouvelles blondes (voyeuses) viennent apaiser le bougre passablement ridicule. L’artiste le jouxte avec un rien qui devient le degré juste au-dessous du peu mais où demeurent quelques indices dérisoires.

 

Joergensen 2.jpgFruits glacés d’une parfaite structure de telles photographies sont des régals optiques. S’y découvrent les enjeux du voyeurisme, du fantasme, du désir. Tout ce qui est geste semble saisit d’amorphisme. Le mythe vermoulu est planté comme un arbre au gré des bourrasques au sein de la neige. Elle est plus éternelle que le héros. Il faut une louve blonde pour lui offrir une parade plus glacée que brûlante lorsque ses petites mains la caressent.

Jean-Paul Gavard-Perret