gruyeresuisse

28/05/2018

Anna Bambou et les bouts de monde

Bambou 2.jpgAnna Bambou (deux femmes se cachent sous ce nom) signale dans cette exposition que le temps passe sans vraiment passer. Une quête perpétuelle suit son cours comme si les deux créatrices étaient terrifiées par l’opération même de voir et qui pourrait jeter en face d’elle le regard qu’elle continue de chercher.

Bambou Bon.jpg

 

 

Pour autant elle poursuit et jette un regard envoûtant sur le visible là où voir et être vu se rencontrent à mi-distance dans des lieux anonymes de villes presque improbables et sur le rebord de la fenêtre étroite des évènements.

 

 

Bambou.jpgToute une activité qui peut se nommer d’amoureuse - en activité et passivité - suit son cours. Au regard médusant répond la nuit d’une aussi longue absence. Mais Anna Bambou contraint le regardeur à voir ce qui est tout en n’étant pas. Celui-ci attend le regard d’une Diane traquée depuis longtemps par ses deux chasseresses qui transforment le voyeur lui-même en cerf d’une forêt des songes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Anna Bambou, « L’effet d’hiver », Festival photo dans Lerpt, du 2 au 10 juin 2018.

 

Ahn Hyun-Ju : l’abstraction et après

Hyun 3.pngAhn Hyun-Ju, « Irrational Symmetry », L’Espace Nicolas Schilling et Galerie, Neuchâtel, du 2 juin au 15 juillet 2018.

Ce n’est pas un hasard si Ahn Hyun-Ju a trouvé en Suisse – patrie d’une forme d’abstraction picturale – une terre d’élection. Née en 1969 en Corée du Sud, elle étudia la sculpture à la Ewha Womans University de Séoul. En Allemagne elle commence à la Kunstakademie de Düsseldorf un travail autour de l’abstraction en peignant directement sur des supports tridimensionnels en aluminium. Fidèle à ce support « neutre et stable » elle poursuit une recherche expérimentale en 2 et 3 dimensions très typiques.

Hyun bon.jpgL’artiste mixe peinture acrylique et pigments afin de toucher différents niveaux d’opacité ou de transparence au sein d’aplats monochromes aux contours géométriques avec des coulures de peinture qui se superposent. Incisés, coupés et montés les plans restent parfaitement soignés. Ils sont « bien sous tout rapport » pourrions-nous ajouter dans tout un jeu de traces, d’échos, de variations lumineuses et la complexité de formes aussi séduisantes, acérées que parfois drôles

Hyun.jpgAdepte d’une forme d’art pour l’art abstrait elle refuse tout symbolisme. L’œuvre reste un ensemble de problèmes de lignes de composition afin d’atteindre une sorte d’absolu esthétique au sein de couleurs vives et contrastées. Existe une puissance évidente où des tensions jouent entre violence et douceur au sein d’une forme de liberté ouverte par une contention pointue et superbement travaillée.

Jean-Paul Gavard-Perret

27/05/2018

Søren Kierkegaard « chrétien sincère et un anticlérical assumé »

Kierkeggaard.pngIl était temps de posséder une vision exhaustive de celui qui est considéré - non sans raison mais avec quelques bémols - comme le précurseur de l’existentialisme. Le Pléiade comble ce vide en publiant les textes essentiels du philosophe danois. Imprégné de christianisme, il laisse une œuvre originale où s’exprime la quête d’une vérité qui fut vécue personnellement, et non seulement pensée abstraitement. Ce qu’un de ses plus fidèle élève - Jean-Paul Sartre n’a pas réussi dans son œuvre philosophique. Il faut attendre « Les mots » et « L’Idiot de la famille » pour cette tentative de réconciliation.

Contrairement à celle de son disciple, la vie (courte - il est mort à 42 ans) de Kierkegaard fut des plus tourmentées. Dans son journal il rappelle que « Si l’on voulait savoir comment, abstraction faite de mon rapport à Dieu, j’ai été conduit à devenir l’écrivain que je suis, je répondrais cela a dépendu d’un vieillard, qui est l’homme à qui je dois le plus, et d’une jeune fille, envers laquelle j’ai la plus grande dette. ».

Son père est le vieillard dont il parle (il eut Søren à l’âge de 56 ans) : l’auteur dut subir la pression de son emprise religieuse austère et étouffante. Il se révoltera et n’eut cesse de montrer combien le christianisme fut une schlague faite pour courber l’être dans un conformisme social plutôt que de l’élever à la vie intérieure.

Kierkegaard 2.pngLa fille que le philosophe évoque est Regina Olsen. Il la rencontre à l’âge de 25 ans au moment où il enseigne le latin dans un collège de Copenhague. C’est une passion : néanmoins quelques semaines après leurs fiançailles et sa soutenance de thèse sur Le Concept d’ironie constamment rapporté à Socrate, Kierkegaard rompt. La raison en est sans doute spirituelle : la jeune femme n’était pas la plus propice à l’aspiration de communion spirituelle dans l’amour. Néanmoins cette rupture coupe la vie du philosophe en deux. Elle lui donne sa liberté pour accomplir et s’accomplir totalement dans son travail e philosophe et d’écrivain.

Dès lors les livres se succèdent sur un rythme plus que soutenu. En particulier paraissent deux œuvres majeures : « Crainte et Tremblement », « Les Miettes philosophiques », le « Traité du désespoir ». L’auteur devient célèbre autant par ses traités que par ses polémiques violentes envers l’Église danoise le tout en des articles drôles et impitoyables repris dans le Tome II de la Pléiade. Ils font de lui ce qui a été souvent souligné : un chrétien sincère et un anticlérical assumé. Son enterrement fut suivi par une foule immense et c’est un privilège rarement accordé à un philosophe (Son élève français le connaîtra). Les œuvres réunies dans cet ensemble prouvent que deux cents ans après la naissance de l’auteur l’œuvre garde toute sa force au moment où une certaine idée des religions font retour.

Jean-Paul Gavard-Perret

Søren Kierkeggard, « Œuvre I et II », sous la direction de Jean-Louis Jeannelle et Michel Forget, La Pléiade, Gallimard, Paris, 2018, 62 et 63 E.