gruyeresuisse

08/04/2018

Odile Massé : ça quel je ?

EMassé 2.pngxquise cruauté. On a beau faire attention. Rien n’y fait. Même près des murs tout blancs on tombe dans le noir. On n’est pas le bon pronom. On est un con. Mais la narratrice non. « Même quand elle dort là tout au fond ». Même quand elle est seule. D’ailleurs elle l’est toujours restée. Même et surtout lorsque les autres sont là et l’assaillent. Elle a beau dire « Moi je veux pas quand ça fait peur » rien n’y fait. Tout est du pareil au même dans une cité des songes, dans un rêve ou un cauchemar, dans la réalité, dans la zone fessière de l’humanité où la Nue se perd. Au fond du trou. Où elle est absorbée. Nous voici dans un château d’ogre. Ou dans la tête de celle qui parle. Sans savoir qui mange qui de l’un ou de l’autre. Le tout non sans humour. Non sans peur et reproches. Là où la traîne de la Nue se traîne - ce qui n’est pas le moindre paradoxe.

Massé.jpgD’où ce soliloque qui empêche au discours de se poursuivre comme de s’arrêter. Il faut que ça suinte et sorte du trou. Pour repartir en chasse, en bataille. Chapeautée. Et bottée. En beauté. Le tout pour faire ripaille. « Oui, oui. oui. Ha ah ah ». Pour que grand bien se fasse et que les choses se passent. Chez les pantins mélancoliques qu’elles côtoient, l’héroïne, ne jurant de rien, sait sinon sauver les meubles du moins les déplacer, porteuse de contes plus ou moins facétieux et où la pulsion de vie l’emporte sur la mort que l’on se donne ou qui nous est donné. Rien ne sert de vouloir en remontrer à la narratrice : elle remonte toute seule. Prière de se garer. Ou de se cacher derrière les masques que Maike Freess proposent pour ouvrir le banc, ponctuer la fable pas toujours affable puis fermer le bal dans le noir. Une fois de plus c’est une couleur. Qui met un peu de calme dans le grand tapage qu’un tel livre engage.

Jean-Paul Gavard-Perret

Odile Massé, « La Nue du fond », Dessins de Maike Freess, lecture l’Olivier Apert, 74 p., 20 E, L’Atelier Contemporain, Strasbourg, 2018.

07/04/2018

Christophe Esnault : apports essentiels aux coups de pied au cœur et dans le fondement

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Ethique, symbolique, référencé, pragmatique et surtout farcesque ce livre somme n’a rien d’assommant. Bien au contraire il offre bien des régénérescences en tordant le cou à la littérature qui ne câline que là où le pathos gêne. L’auteur n’y va pas de mains mortes pour gifler les séducteurs.  intéressés à plaire aux têtes de pioches. Celles-ci trouvent dans l’ennui qu'ils sèment le plus sûr garant à leurs inaltérables flops.

 

 

Esnault 3.jpgLa culture n’est pas ici ce qui reste après ce que tous les auteurs font dégouliner dessus. La performance est d’un autre ordre et ne répond en rien à des intérêts de stratégie économique. Bref c’est du Dreyer mais façon clownesque. Exit les niaiseries psychologiques ou de tout autre acabit. L’auteur y reste proche des femmes de haute volée (Unica Zurn, Sarah Kane, Sophie Calle, Anaïs Nin) plus que les pétomanes du logos aux tristes blagues.

Esnault 2.pngChristope Esnault leur dit son fait et tous y passent (à l’exception de Blanchot, Beckett et de quelques autres). La fanfaronnade est dadaïste : elle évite la comédie surréaliste. L’auteur permet ainsi dans les livres qu’il n’a pas (encore) écrit de prouver l’essentiel. A savoir que « respirer c’est déjà cautionner un système » : ce qui n’empêche pas « la pratique de la levrette et autres festivités ». Histoire au moins de sauver ce qui peut l’être. A bonnes entendeuses et bons entendeurs, salut.

Jean-Paul Gavard-Perret

Christophe Esnault, «Mordre l’essentiel », Tindbad Poésie, Editions Tindbad, Paris, 2018, 334 p., 26 e. . Sortie le 5 mai 2018.

06/04/2018

Philippe Jaccottet et Henri Thomas : le « parjure poétique »

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Fata Morgana propose une correspondance pénétrante entre deux poètes aussi discrets que majeurs. Elle traverse pratiquement un demi-siècle ; débuté en 1940 elle se terminera à la mort de Thomas en 1993. Les deux partagent une vie simple et la poésie des transparences. Une phrase de Thomas peut résumer leurs œuvres : « Une rue tourne et passe dans la vitre comme une journée entière, avec sa fatigue. » Les lettres témoignent de ce dont les deux amis sont les créateurs : l'alchimie de l'étrange du quotidien, l’incantation à l'extraordinaire dans l’ordinaire là où le temps tourne parfois comme le lait.

 

 

Jaccottet Thomas 3.jpgLes deux partagent sinon la baudelairienne «extase et horreur de la vie » du moins son délice et sa difficulté. Ils sont réunis ici par un échange majeur autour de la littérature à l’épreuve de sa pratique dans le « Parjure » que le poète suisse définit ainsi : « Personne ne l’a mieux compris que vous ; c’est que le point de départ vous est parfaitement connu ». A  savoir le secret situé dans l’esprit et « que tous subissent et très peu tentent de comprendre. » Si bien que le problème de la communication poétique est dépassé : « rien n’est encore exprimé (…). Naturellement les rêveries prolifèrent, je n’arriverai jamais à couper à travers – je ne vois le soleil qu’en sous-bois. »
Jaccottet Thomas 2.jpgJaccottet et Thomas restent en chemin vers les images naïves et sourdes que le jour ne peut montrer. « Mais jamais jusqu'à la chair, /Mais jamais jusqu'au soleil » tant les arches de nuit demeurent profondes. Néanmoins les auteurs tentent d’en venir à bout et se le disent comme pour s’encourager dans leurs quêtes au fil de pelote de laine du temps. Les mots le tricotent parfois s'en amusent parfois tout en permettant aux poètes d’instaurer leur religion tels deux fidèles dévots de l’indicible dans l’ici-même.

Jean-Paul Gavard-Perret


Philippe Jaccottet et Henri Thomas « Pépiement des ombres », (Correspondance), Edition établie par Philippe Blanc, Dessins d’Anne-Marie Jaccottet, Postface Hervé Ferrage. , Fata Morgana Editions, Fontfroide le Haut, 2018 , 248 p., 26 E.