gruyeresuisse

27/03/2018

Paddy Summerfield : à perte de vue

Summerfield.jpgPaddy Summerfield est l’explorateur des vies perdues ou égarées. Il les a réunies dans un superbe livre (« Empty Days ») où sous une apparente tranquillité des existences plus ou moins délabrées sont données à voir. Le photographe anglais a pénétré dans les rues des villes fantômes – entre autre du Nord de l’Angleterre – où la misère est devenue une seconde nature.

Summerfield 2.jpgPoreux à des existences souvent tragiques le photographe s’en est fait le miroir implacable. Au sordide il accorde une grâce sans doute parce qu’il trouve en ceux qu’il photographie, ses semblables. Le sexe, la maladie, la mort, la religion rôdent. Le tout sous un couvercle baudelairien qui ne peut plus s’appeler « spleen » mais basiquement ennui que n’ont pas réussi à extraire les paradis artificiels. Ne restent ici que les stigmates de diverses addictions et les ravages de l’alcool et des drogues. Tout est implacable : le sexe est sans joie, l’amour (divin ou terrestre) n’existe pas.

Summerfield 3.jpgSummerfield reste le photographe des ruelles, des appartements douteux, des paysages en décrépitudes comme celles et ceux qui s’y perdent sans peut-être jamais avoir véritablement été. Reste un univers douloureux et âpre. Chaque portrait ou lieu crée une émotion complexe auquel le regardeur peut lire ce qu’il veut au sein d’une narration d’une rare intensité même si aucun effet n’est souligné. La vie est telle qu’elle est pour les silhouettes rencontrées : c’est à dire bien peu.

Jean-Paul Gavard-Perret

26/03/2018

Christian Maillard : le réel et son double

Maillard  1.jpgDans les effets de miroir que Christian Maillard plante dans le paysage l'image dénonce sa face cachée. Le photographe retient autant l’importance du lieu que du moment. Il met ainsi du paysage dans du paysage, une image fugitive dans une autre image fugitive - car rien n'est fixe dans le spectacle du paysage, en ce qui nous traverse de lui, sauf nous, nous qui restons immobiles. Preuve que réalité est bien, un point de vue.

Maillard 3.jpgTout le paysage apparaît comme un gigantesque engloutissement dans le temps. Il a un visage, une humeur, une langueur. Il passe à travers tout, sur tout, sous tout. Il traverse même selon l’artiste les murs du décor dérisoire qui s’intitule grands espaces ou cités. La lumière bien sûr le traverse, comme le froid ou la pulsation du vent mais il y a aussi toute la puissante présence des êtres si bien que dans un tel travail une double question se pose : qui est miroir de qui et de quoi ?

Maillard.jpgDes oeuvres émergent d’autres ombres. A la place du paysage surgit la rêverie architecturale au cœur non de la lumière mais de l’obscur. L’artiste, en reprenant une problématique nocturne du paysage fait passer d’un univers surchargé d’images à celui d’une sélection du regard. Il donne l’impression que le temps se défait. Soudain vivre est comparable à errer seul vivant au fond d'un instant sans borne puisque ne restent que des "indices" du paysage. Celui-ci devient le sujet dépouillé de photographies (lieu par excellence du spéculaire) qui foncent dans le spectrale des marges parfois d'un presque obscur.

Jean-Paul Gavard-Perret

« Christian Maillard, Photographs », éditions Thomas Zander, Hatje Cantz, Berkin, 2018.

 

 

Les étranges corpus de Grégoire Bolay l’activiste minimaliste

Boley.pngGrégoire Bolay, « Rationalisme », Centre d’art contemporain, Genève, à partir du 22 mars au 13 mai 2018.

Reprenant à sa main une forme de minimalisme, Grégoire Bolay replace l’art dans une réalité contemporaine concrète. Il retient par exemple des « Gestes fossiles » témoins d’actions passées au sein de références conceptuelles, populaires ou personnelles. Tout semble une suite d’expériences incertaines, aux apparences parfois absurdes, parodiques ou poétiques. La contradiction est un point de prédilection pour le créateur. Il associe spéculations, contraintes et anecdotes par divers croisements ou réductions dans un système de correspondances sémantiques et visuelles productrices d’ambiguïtés interprétatives et dont le « Rationalisme » répond à une seule logique : que l’art soit « le miroir du monde » (dit Bolay) et parfois son mirage ou son miracle.

Bolay 2.jpgL’artiste ne travaille jamais d’après modèles. Il crée ses œuvres de mémoire comme dans sa série de shaped canvases « M.O. » (Mémoire objet). Ils représentent des "choses" dans un style qui intègre les « maladresses » du souvenir. Le tout inspiré par la bande dessinée. Cela engendre des représentations aussi naturelles qu’étranges au sein de peintures, sculptures et dessins apparemment de mauvaise facture créés par un artiste qui se dit « paresseux » mais travaille avec méticulosité. Le tout en ignorant la fiction ou la représentation humaine (sinon de manière allusive). L’importance des objets suffit à créer des narrations énigmatiques.

Bolay 3.jpgGrégoire Bolay semble montrer une chose et son contraire pour créer l’hésitation nécessaire à un espace de vérité qui contredit la « vocation » qu’on accorde à l’artiste et la puissance qu’il revendique trop souvent. La forme vient de l’intérieur mais une question demeure : « de l’intérieur de quoi ? ». L’œuvre avance ainsi  d’autant que la vie n’est passionnante que dans ce qui se dessine et se crée afin de savoir si "les choses valent la peine". L’art donne ainsi la valeur à ce qui n’est pas habituellement saisi ou mal vu donc mal montré.

Jean-Paul Gavard-Perret