gruyeresuisse

06/03/2018

Laurence Skivée : riche Belgique

Skivée.jpgLaurence Skivée va à l’essentiel, cultive l’intensité mais dans un au-delà de la tension avec souvent un temps de narration tout sauf évident : le passé simple dont le « nous t’entourâmes » entoure l’âme. Souvent un tel temps « fait »son prétentieux ici, lorsqu’il remplace l’imparfait, il devient la syntaxe d’une précision au couteau. La mort est là, puissante, lancinante mais prend un drôle d’air (pas un air drôle) au moment où malgré tout la poétesse redécouvre ce qu’elle souligna dans un livre de la bibliothèque qui grandissait tous les jours : « Mon corps est un visage d’enfant ».

Skivée 3.jpgElle le retrouve en devenant qui elle est. Car si le passé fut écrit, ce livre permet de lire l’avenir. Le lecteur trouve dans une telle écriture la loyauté de l’auteure avec son moi profond, telle qu’il fut et tel qu’il redevient par la maîtrise du langage. L’auteure s’efface derrière lui pour être plus présente en jouxtant la limite silencieuse où elle a été reconduite une fois « Lupina partie ». Désormais elle s’ose, parle. Sans le moindre mot de trop.

Skivée 2.jpgD’autant que pour le faire elle possède un solide passif : « Ensemble nous dormions sur des livres / Respirant Eugène / S’enivrant de Jack & John / Rêvant de Marguerite / Flanant ave Marcel Robert Gertrude et Witold ». Ne manque peut être que Flannery. Et Samuel pour l’économie de moyen. L’auteur se retrouve ici telle qu’elle est : chasseuse de poussière même dans son écriture. Le désordre ne l’intéresse pas. Elle élimine l’inutile. Là où la présence s’épuise, triomphe la présence de celle qui combat. Et la Belgique continue de proposer ces irréguliers de la langue dont l’écriture marque et laisse des traces fortes. Grâce à Laurence Skivée le souvenir prolonge la mort par la vie. En fixant la première pour sauter par dessus.

Jean-Paul Gavard-Perret

Laurence Skivée, « L’air est différent », La Lettre Volée, Bruxelles, 2018, 100 p., 17 E.. Parution en France le 18 mai.

19:11 Publié dans Femmes, Lettres | Lien permanent | Commentaires (1)

Deborah de Robertis : « Pauvre Belgique » (Baudelaire)

Deborah.jpgLes conférences TEDx sont devenues des « places to be ». Le BOZAR de Bruxelles a sacrifié à la mode. Une star des médias était chargée le 5 mars d’animer une soirée sur le thème : "A brave new world" ("Le Meilleur des mondes") et devait présenter des intervenants haut de gamme. Se trouvaient là hommes et des femmes d'affaires, philosophes, scientifiques et l'artiste Deborah De Robertis. Et c’est là où le bat blesse…

Deborah 3.pngLa performeuse luxembourgeoise est désormais crainte pour ce que les idiots prennent pour des frasques (cf. ses interventions parisiennes aux musées du Louvre et d’Orsay). Montant sur scène pour présenter son travail et proposer une performance elle a été manu militari expulsée de la scène sous un silence ambigu : certains pensaient même que cela faisait partie de la performance. Un homme est monté sur scène pour fermer les jambes de la femme (habillée) au moment où elle était entourée de danseurs qui entreprenaient de lui couper les cheveux et que sur écran géant était expliquée sa démarche ou diffusées des « images de son vagin" (ce qui est un peu expéditif et approximatif).

Deborah 5.jpgLe présentateur a repris la parole pour expliquer que les images projetées étaient inappropriées et que l’artiste n'avait pas respecté ce qu'elle avait signé." Deborah De Robertis a été entendue par des policiers qui ont parlé « d'un désaccord entre les organisateurs et les artistes et un procès verbal a été dressé pour coups et blessures". Néanmoins un communiqué diffusé sur le site internet des conférences TEDx, précise que le geste du videur est "profondément inapproprié". Les propriétaires de la marque ont retiré à l'auteur de cet acte sa licence d'organisateur des conférences "TED" à Bruxelles.

Deborah 2.png

Deborah de Robertis prouve néanmoins combien la nudité même en observation et analyse demeure problématique. Difficile à l’artiste de distiller son discours dont le trouble n’est pas celui qu’on croit. Le fantasme n’en est pas le propos, il demeure absent. Et existe tout un détournement ou une inversion par la caméra de ce que le sexe non rend visible mais voit. Des cadavres de l’art Deborah de Robertis veut toujours extraire la lumière afin que les diables du passé soient mis devant leurs exhibitions. Pour cette conférence l’artiste se contentait pourtant de peu. Mais ce peu était encore trop. On aurait aimé de la part du public plus des réactions. Il resta abasourdi ou sonné : nul ne sait si ce fut par le propos ou par ce qui l’a suivi.

Jean-Paul Gavard-Perret

Izumi Miyazaki : topologie du moi en nuages de lait

Miyazaki 2.jpgC’est sur le web que la jeune photographe japonaise s’est fait connaître par ses « autoportraits » ironiques et leurs doubles. Izumi Miyazaki s’amuse à jouer la poupée. Plutôt que d’appuyer sur la psychologie par les « intonations » du visage, le sien reste impassible sous ses cheveux noirs au carré et des tenues strictes - le plus souvent - mais parfois sinon psychédélique du moins « Deschiens » façon nippone.

Miyazaki.jpgInfluencée par les univers de Magritte, Mishima et bien sur David Lynch ses autoportraits deviennent des mises en abîme du « moi ». Au besoin elle se coupe la tête, lève la jambe (mais de manière pudique) et surtout ne sourit pas. Est-ce pour exprimer sa claustration et sa solitude ? Est-ce pour nous faire entrer dans le mystère qui fascine et le plaisir qui tue ?

Miyazaki 3.jpgJouant de tous les codes de la postmodernité l’artiste offre un corps diffracté. Incisé, coupé, « remonté », déplacé il est renvoyé à un devenir incertain. Mais il n’est jamais abandonné et reste parfaitement soigné, « bien sous tout rapport ». Il interroge la possibilité de l’identité prise en défaut de toute certitude par l’écriture photographique faite de traces, d’échos et de variations lumineuses en des nuages de lait sur la café noir de l’existence. Izumi Miyazaki restitue la complexité de la représentation au moment le portrait se décline en une suite de dérobades aussi drôles que séduisantes.

Jean-Paul Gavard-Perret

Izumi Miyazaki, “There’s no place like home, bergonzofirstfloor, du 9 mars au 30 avril 2018