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20/02/2018

Phyllis B. Dooney : les formes vides de l’espérance

Dooney.jpg Avec « Gravity Is Stronger Here » Phyllis B. Dooney crée le visage documentaire et poétique d’une Amérique hors de ses gonds où le lesbianisme se revendique comme tel. De même que la pression de la pauvreté et de la violence. C’est dans Greenville (Mississipi) et par le portait d’une famille (les Brown)que la créatrice a filé son enquête. Le lieu est caractéristique des « boom towns », ces villes-champignons fruits de la nouvelle donne d’un monde où « la gravité est plus forte ». L’amour homosexuel comme celui plus évangélique de Dieu, l’espoir et le désespoir cohabitent au coeur des vies en dérive.

Dooney 2.jpgPhyllis B. Dooney mêle de près ou de loin sa propre histoire à celles qu’elles dévoilent et où les êtres expriment visuellement ce à quoi ils sont confrontés ou croient. Il suffit de la fumée d’une cigarette, de paysages incertains pour faire ressentir l’humanité. La tendresse tente de s’y faire une place. Le temps semble redevenir humain dans cette narration au milieu des souffrances et au moment où la créatrice casse l’incapacité à raconter de ceux qu’elle montre tels qu’ils sont.

Dooney 3.jpgLes photographies paraissent parfois les formes vides de l’espérance mais s’y enracinent toutefois la capacité de poursuivre. L’image permet non seulement de la représenter mais l’étaye, riche de l’expérience de l’artiste qui la montre, la clarifie au côté de Jardine Libaire. Elle prouve que le changement des « paysages » ne modifie pas forcément celui des conduites. Le temps semble identique avant et après un tel récit et ses aperçus des bribes d’êtres et de choses qui passent devant la nymphe punk. Elle accorde une beauté à ce qui l’emporte dans ce voyage au cœur de ce qu’on nomme l’Amérique Profonde du Delta. L’œuvre ne se contente pas d’esquisser un sentiment de perte et d’attente d’amour et d’estime de soi, elle les fait perdurer en une sorte d’appel.

Jean-Paul Gavard-Perret

Phyllis B. Dooney et Jardine Libaire, « Gravity is stronger here », Kehrer Verlag, 49,90 E., 2018.

Julien Serve : tout ce qui reste

Serve.jpegJulien Serve, « Les disparus », Analix Forever, Genève, Mars 2018. « Pour Parler" avec Frank Smith, Éditions Créaphis, 2018.


Plutôt que de partir à la recherche d’une quelconque boîte noire susceptible de révéler les paramètres des catastrophes Julien Serve tente de dégager le caractère flagrant du désastre. Il a aussi la puissance de métamorphoser les paysages cadavres en une vision « avènementielle » empreinte de sobriété fortement poétique. Le paysage mortifère est transformé selon un protocole précis qui débouche sur l’éclosion d’œuvres « paysagères » particulières.

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Diverses thématiques picturales et temporelles s’y synthétisent. Exit la déploration, la lamentation face à des tombeaux collectifs. L’artiste crée un chiasme afin de proposer une vision qui cultive la ruine, le lambeau, manière d’anticiper des naufrages d’un temps passé mais qui appellent ce qui arrivent actuellement.

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Quittant partiellement le dessin pour la peinture aux coloris très souvent diaphanes mais relevés d’éléments « dorés » l’artiste témoigne et manifeste la solidarité profonde aux êtres dans une esthétique plus de l’après que de l’avant. Thanatos est là en filigrane au moment où en d’autres travaux la présence animale et d'éros en ses larmes suivent leur cours. Le créateur fait donc toucher les douleurs du temps en ne se contentant pas d’en être un simple témoin. Formes et couleurs lévitent dans un paysage aux lumières de limbe ou de nuée.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

19/02/2018

Paul Viaccoz : l’humour en résistance

Viaccoz.jpgPaul Viaccoz - La Censure des messages, Musée Jurassien des Arts, Moutier, du 23 février au 7 avril 2018.

Né en 1953 à Saint-Julien-en-Genevois, Paul Viaccoz est un iconoclaste habile. Au départ il fut dessinateur et graveur mais peu à peu ses techniques se sont multipliées. Il manipule la peinture, le dessin, la gravure, le montage, la vidéo et la création d'objets. Parallèlement à son travail d'artiste, il a consacré une autre partie de son temps à l'enseignement des arts plastiques. Il vit et travaille désormais dans le Canton du Jura et réalise de nombreuses peintures, de grand format, aux formes géométriques simples et crée des objets en bois et métal Ses œuvres évoluent vers une représentation plus naturaliste, mêlant le réel et l'imaginaire afin de vaincre l’amertume que génère l’époque et les ravages de l’homme sur la nature. L’humour est toujours là : parfois sombre et sévère.

Viaccoz 2.jpg« La censure des messages » propose un univers complexe à partir d’un accident réel et absurde, celui du naufrage d’un croiseur sous-marin nucléaire. L’artiste reprend donc le thème de la « Catastrophe » théorisé par Virilio en un récit plastique constitué de chapitres et fragments proposés en divers lieux. A la galerie de la FARB à Delémont et dans plusieurs salles du Musée jurassien des Arts à Moutier. Les paysages maritimes désenchantés vont du noir au blanc tandis qu’objets ou boîtes s’alignent en vestiges ou naufragés. L’exposition s’accompagne d’une nouvelle écrite par l’artiste « ПОЛ » (Paul) le cent dix-neuvième homme » sorte « d’épopée romanesque - entre drame, absurdité, mélancolie et humour - qui relie les œuvres exposées ». Existe là une fête de l’esprit afin de lutter contre la déréliction et le désespoir qui souvent nous atteignent pour peu que nous réfléchissions au monde tel qu’il est et à ce qu’il devient.

Viaccoz 3.jpgLe ferme et le fluctuant, le furtif et l’évident, les jeux du noir et des couleurs dessinent des frontières fragiles. Se créent un maillage et un charivari non sans élégance incarnée dans une fugacité cyprine : dessus, dessous, sur les côtés tout est soufflé d’une mouvance contagieuse et parfois liberticides. Les « dépôts » du massacre emportent dans le tourbillon de cauchemars où chaque pensée reste une brûlure. Mais soudain au milieu de tels sombres pressentiments le monde se perd en dérive chorégraphique. L’émotion reste intacte et ironique dans la délicatesse et la force d’une proposition plurielle et tenace.

Jean-Paul Gavard-Perret