gruyeresuisse

09/02/2018

Bettina Rheims : effacements

 

Rheims bon.jpgContre le cliquant d'une image aux éclats médiatiques, Bettina Rheims interroge la féminité selon un angle particulier. Finies les battantes : l'artiste porte son attention aux exclues, aux perdantes dont elle est allée faire des portraits - sous l'injonction de Robert Badinter - dans quatre prison de femmes. S'y traduit une forme de dilution particulière chez celles dont le corps n'existe plus. Elles semblent avoir renoncé à lui dans la non-vie de l'enfermement.

Rheims 2.pngPar sa pauvreté programmée une telle recherche fait écho à l'affirmation d'un manque, d'une incertitude d'être et d'avoir été. Bettina Rheims souligne une perte irrémédiable et de toujours comme si le vain déploiement des lignes des visages ne pouvait que suggérer le vide sur lequel vaque une sorte de silence au nom de trajectoires où tout était inscrit afin d’aboutir presque irrémédiablement à de telles échéances pénitentiaires.

Rheims 3.jpgNe restent que les ultimes lumières et ombres en une iconographie qui est à la fois centre et absence. Elle ouvre une partie cachée d'une réalité secrète. On ne peut soudain regarder la réalité du monde et ses phénomènes d'une part et l’art de l'autre. De ce dernier émerge la capacité d'exclusion de tout pathos ou voyeurisme en un travail moins d'abstraction de la représentation que de son dépouillement.

Jean-Paul Gavard-Perret

Bettina Rheims, "Les détenues", Préface de Robert Badinter, textede Nadeije Laneyrie-Dagen et de la photographe,. Editions Gallimard, 2018, 180 p., . Exposition Château de Vincennes du 9 février au 30 avril 2018.

08/02/2018

Carole Bellaïche : cérémonies secrètes

Bellaiche 2.pngLes jeunes filles en fleurs sont un sujet récurrent pour les artistes. Souvent ceux qui s’en emparent sont des hommes porteurs de nostalgie ou de désir. Avec Carole Bellaiche, et lors de ses premiers clichés, le propos est différent même si le désir (latent) n’est pas absent. A l’époque la future créatrice est au lycée, en classe de seconde. Elle entreprend de photographier des camarades de classe. Pas n’importe lesquelles : les plus belles qu’elle maquille et scénarise dans la maison parentale.

 

 

 

Bellaiche.pngLes prises tiennent d’une cérémonie secrète et d’un jeu avant que la jeune fille devienne photographe professionnelle qui va réaliser des shootings d’acteurs et d’actrices pour entamer sa carrière. Ses premiers clichés, Catherine Bellaïche les a longtemps oubliés et perdus de vue. Les pellicules parfois se sont abîmées avant qu’elle ne les exhume. L’artiste a revisité et parfois redessiné des photos partiellement effacées. Elle reconstruit ces traces premières et fondatrices pour les réparer et parfaire en une forme d’ubiquité où les portraits sont « amplifiés ».

Bellaiche 3.pngLa créatrice comble une sorte d’absence, de vide ou de perte. Les images premières sortent du néant en un déboîtement qui ramène à ce qui fut mais qui se consume encore au-delà de l’effacement. Le créé de jadis est rejoué au-delà d’un simple effet de nostalgie. Les « vieilles images » prennent une présence exacerbée. Elle projette le passé dans l’aujourd’hui. Les deux temps sont transposés l’un dans l’autre où ils se débordent tour à tour.

Jean-Paul Gavard-Perret

Carole Bellaïche, "Jeunes Filles, 1978", Galerie Sit Down, Paris, du 10 février au 10 mars 2018.

07/02/2018

Wing Shya : Hong Kong Delire

Wing-Shy.jpgObscènes et pudiques, réalistes mais merveilleuses, les œuvres de Wing Shya réinvente un Hong Kong où précise l’artiste « la désolation de la condition humaine se lit comme une lettre d’amour en technicolor à la ville qui l’a élevé. » L’univers devient une dystopie épique et dérisoire. Des temps primitifs rejoignent une apocalypse pour demain. Tout joue entre étouffement et clarté, obscurité et espoir selon une narration intimiste et générale.

 

Wing-Shya 2.jpgLe photographe a commencé comme photographe de plateau sur les tournages des épopées du réalisateur Wong Kar-Wai. En suite « logique » la conception de chaque prise et composition rappelle un imaginaire cinématographique où la fantaisie jouxte le réalisme et où la célébration de l’apparence se mêle à celle de sa ruine.

Wing-Shya 3.jpgL’évocation de l’indicible est pigmenté de lumières signalétiques en gribouillages. Ils  accentuent les mises en abîme. L’imaginaire évocatoire ouvre l'espace pour laisser poindre un monde ou un non-lieu. Ce qui demeure de l’être est de l’ordre de la perte en des farces presque obscènes : l’être n’y voit plus le jour ou de plus en plus mal. Mais la fascination tient à cette révélation nocturne.

Jean-Paul Gavard-Perret

Wing Shya, "Sweet Sorrow", Blue Lotus Gallery, Hong Kong, Chine