gruyeresuisse

04/01/2018

Ren Hang ou le recours de la volupté

Hang 2.jpgSelon Cicéron les choses dont on se souvient le mieux sont les choses dites « honteuses ». Il ajoute qu’on utiliserait toujours avec profit les images libidineuses pour stimuler la mémoire. Preuve peut-être qu’elle n’existe pas sans fantasmes…

 

 

Hang.jpgIconoclaste à souhait, Ren Hang se fait donc orateur grecque tout en transformant les images de nudité. Par l’assemblage, la torsion et la disposition des corps il crée une véritable écriture. Il y a là des calembours visuels, des condensations immobiles. Le pathétique cède toujours la place à un certain comique en de telles fresques photographiques.

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Ren Hang préfère l’épicurisme au stoïcisme. Il reste étranger à toutes violences si ce n’est celle - provocatrice - de ses mises en scène. Il remise l’ego au profit cosmos d’une libido sexuelle qui flotte sans jamais se retourner contre elle-même. La physique tient lieu de métaphysique et devient la thérapie d’un monde cruel auquel le photographe ajoutent des farces primesautières.

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Le plaisir est ici sans risque et ignore presque toujours l’angoisse. Il dérive de lui-même et sa qualité suprême ne se limite pas seulement à l’absence de douleur. Si bien que la volupté reste la seule sensation que Ren Hang divinise. Elle procure au corps une sensation supérieure de soi quels que soient le genre et le nombre des partenaires. D’où ces suites de bouquets qui sont toujours à reconstituer en accords et raccords.

Jean-Paul Gavard-Perret

Le diable probablement - Tom Kelley

Kelley.jpgTom Kelley transforme le corps féminin en lumière. Pour cela il défait la ceinture du langage compassé afin que la nudité prenne un nouveau sens. Refusant le collet monté, la prise devient brûlante. Pour preuve : dès 1948, Kelley photographie, nue, une actrice au chômage : Marilyn Monroe. Le cliché sera repris pour le premier numéro de Playboy. L’actrice et la photo devinrent culte. C’est là qu’un des exemples du travail souvent inédit de nus réalisés par Kelley dans les années 1940 à 1970 et qui paraissent aujourd’hui. .

Kelley 2.jpgRecruté très tôt pour son œil et son don de la composition par Associated Press il photographie le gotha politique et mondain de New York puis de Los Angeles. Il shoote les actrices les plus célèbres mais aussi les mannequins inconnues et les starlettes dans ce qui devint l’album le plus glamoureux qui soit. Evelyn West, Norma Brooks, Mamie Van Doren, font de lui le photographe incontesté des pin-up.

Kelley 3.jpgEntre classicisme et un baroque exotique cher à l’époque les photographies transcendent un genre voué normalement à la censure. Il fut ainsi celui qui fit bouger les lignes en imprimant un vent de liberté au moment où ses poupées galbées deviennent autant des modèles d’un paradis (perdu ?) que les prémices d’un enfer qu’exploitera plus tard une Cindy Sherman. Mais chez lui l’humour enjoué reste plus ludique que critique et prouve que le plaisir ne tue jamais.

Jean-Paul Gavard-Perret

“Le studio de Tom Kelley”, Reel Art Press.

03/01/2018

Les envols de Georg Baselitz

BaselitzBON.jpgDans la permanence du dialogue entretenu par Georg Baselitz entre peinture, sculpture, gravure et dessin, ce dernier demeure un espace privilégié d'expérimentations pour les valeurs ontologiques et scripturales du trait et de la couleur à l'épreuve des ressources propres ou associées du crayon, de l'encre, du pastel ou de l'aquarelle. Dans le passé de l’artiste les dessins sont rarement de grands formats, mais plus l’œuvre avance et plus les formats deviennent immenses. Et dans certaines de ses aquarelles, la couleur liquide envahit ou préserve les espaces des réseaux graphiques échafaudés à l'encre, s'insinue entre les arrêtes vives du dessin. Elle révèle ou habille les espaces de la composition, accentue enfin la gravitation des sujets par de larges aplats. Même si la pensée et les temps du faire diffèrent entre dessin et peinture, il y a - comme toujours chez lui - interpénétration, jeu de reflets et d'inversions dans la dialectique des médiums et des gestes : tendus ou fluides, opaques ou diaphanes.

Baselitz bon.jpgTrois thèmes majeurs peuvent être associés à son œuvre. Une iconographie des icônes du réalisme socialiste soviétique et quelques figures historiques comme Lénine ou Duchamp, Le second sujet revêt une dimension autobiographique. Il expose le peintre et son épouse dans une succession de doubles portraits. Et enfin l’artiste propose diverses figurations de l’animalité. A la fulgurance de l'encre et de l'aquarelle, de jour en jour, voire d'heure en heure, Baselitz adjoint la répétition et la combinaison de ces sujets à leur habituel retournement. Il en multiplie les points et les axes de symétrie dans la composition. Les « sujets composés » ainsi obtenus offrent d'un dessin à l'autre autant d'espaces et de possibles réitérés. Ils confèrent de nouvelles implications à son projet initial.

 

 

Baselitz 2.jpgEn ce mouvement perpétuel d'interrogation des enjeux de la représentation du réel et de la pratique picturale, le retournement des sujets inscrivent l’artiste au cœur de l'histoire des conventions et des révolutions artistiques. Appliqué à partir de 1968 pour la réalisation des œuvres ou leur présentation au public, Georg Baselitz définit cet engagement antagoniste comme « le meilleur moyen de vider ce que l'on peint de son contenu » pour « se tourner vers la peinture en soi ». Il ajoute : « le fait de renverser l'image me prouva que la réalité est l'image », « l'objet peint à l'envers est utilisable pour la peinture parce qu'il est inutilisable en tant qu'objet ».

Jean-Paul Gavard-Perret

Martin Schwander, “Baselitz”, Hatje Cantz, Berlin, 2018, 280 p.
Georg Baselitz, du 21 janvier au 29 avril, Fondation Beyeler, Bâle, et poeuvres sur papier Kunstmuseum Bâle de 21 janvier au 28 avril 2018.

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