gruyeresuisse

10/10/2017

Ina Jang, Tout ce qui reste 

Jang 2.jpgIna Jang, « Utopia », Musée des beaux arts, Le Locle, Juin-octobre 2017.

A ceux et celles qui sont gênés par la photo de nu, Ina Jang évitera tout malaise. Jang bon.jpgSystématiquement les attributs de la féminité sont effacés. Ne reste du corps qu’une surface sinon vide du moins réduite à une surface colorée. Seules les postures et les chevelures sont intactes. D’une imagerie a priori suggestive trouvée sur des sites de charme japonais ne restent que des espaces anonymes. Le regardeur dialogue selon un nouveau pacte visuel : celui de la silhouette.

 

 

 

Jang.jpgLa sud-coréenne casse la « tradition » du nu féminin et de la pin-up des magazines. Et le titre laisse espérer une autre ère à la représentation du corps féminin. Par le collage, le caviardage et le traitement des couleurs en dégradé, s’instruit sa mise en abîme. L’art devient l’outil au service moins d’un sujet que d’un propos.

Plutôt que de fermer les écoutilles et rester dans l’esprit de famille de la nudité féminine, Ina Jang prouve que l’effacement devient un enjeu contre les attirances organisées. Son travail évite d’alimenter les voluptés mécaniques. Le corps reprend sa liberté par effet de spectre. Aux insomnies des voyeurs avec creux et rondeurs pharaoniques font place des Comtesses aux Pieds Nus dont la figuration n’est plus là pour se graver dans un imaginaire de papier glacé.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09/10/2017

D’entre les lieux : Laurent Cennamo

Cennamo 2.pngLaurent Cennamo, « Les angles étincelants », La Dogana, Genève, 2017, 80 p., CHF 25.

L’œuvre de Laurent Cennamo est d’une densité rare. Mais le poète a le mérite de ne jamais « appuyer ». Ni sur les mots, ni sur l’émotion. D’où le caractère singulier de ce travail de pudeur mais aussi de souffle. L’auteur parsème son livre de repères : un vieux téléphone, les rives de l’Arve, pistolet (« nous ne disions jamais revolver »), un couteau, voire même Dieu. S’il existe il est parfois « couvert de fientes de pigeon », parfois un puits ou encore- et entre autres - « petit triangle d’eau, d’air et de feu ». Bref il y a bien de quoi faire un monde, là où brament les étangs dans les buanderies de l’enfance.

Cennamo.jpgPlutôt que les artifices et les périphrases celui qui se veut plus consolé qu’inconsolé (et il faut bien dire que c’est reposant) trouve dans le passé de quoi satisfaire ses faims de « moi » qui ne sont pas forcément dernières. Dans les pavanes d’antan, Cennamo rajeunit le temps en des textes qui refoulent les tristesses de cols chics. Tout devient élans, grains de rousseur. Ils piquent le silence pour le colorer par d’autres teintes que celles de la mélancolie.

Baggio.pngEntre les pierres des caves, sur la terre glaise de sa petite statuette de Roberto Baggio sous le maillot de la Juve, il existe toujours de quoi s’extasier et proposer un contre-jour aux ombres du temps qui passe comme de celui qui est passé en nuances infixables. Le poète parvient à les remplacer en moments sans horloge.

Jean-Paul Gavard-Perret

08/10/2017

Ben fait le ménage

Ben.jpgBen, non content de tout mettre tout sur le net : « ma vie amoureuse, ce que je mange, mes listes de travail, mes cauchemars, mon courrier, mes doutes, mes factures », voire plus et surtout ce qu’il pense, pousse ses vidanges un peu plus loin. Et ce, quitte à passer pour un rigolo ou un sage aux yeux qui pétillent et à « L’Humour 8/10 ». Tout en restant un cosmique comique il estime que le temps du vivant « est fait de milliards de petits engrenages les uns reliés aux autres synapses microbes virus peuples, cultures civilisations bons méchants dans un spectacle qui s’appelle Survivre ».

Ben 2.jpgIl a décidé sinon de débarrasser ses ateliers des tas d’œuvres en stock où « l’infiniment petit rencontre l’infiniment grand. Le bien le mal, le beau du laid » du moins de feindre le vidage ses greniers. Vœu pieux ? Non. Ou presque. Mais ce serait là un des prolégomènes à ce qu’il envisage : se mettre au nu « comme Modigliani, Ingres, Léonor Fini » pour peindre des femmes nues et lui-même poser dans le même appareil pour que d’autres peintres puissent faire du dessin académique avec son corps. En attendant le franco-suisse a décidé de créer une énorme caisse vide. Annie son épouse ne commente pas. Elle est la seule femme qui ne fait pas peur à l’artiste et elle accompagne celui qui a toujours mille choses à faire. Se dit maniaque de rangement tout en vivant dans un joyeux bordel qui ne cesse de grossir. C’est pourquoi son « vide grenier » est un pas en avant. Qu’importe s’il en exhausse des cadavres. Il y a prescription.

Jean-Paul Galard-Perret

Ben Vautier, « Vide grenier de Ben », Guy Pieters Gallery, Knokke-Heist, du 8 au 23 octobre 2017.