gruyeresuisse

20/07/2017

Les cadavres exquis de Nury Del Ferro

Del Fero 3.jpgIl existe un gout assumé du trash et du baroque dans les collages de Nury Del Ferro et leur mélange des époques et des cultures. Toute une “ mémoire mouvante ” résulte de ce travail de transplantation kaléidoscopique. Le monde est sombre. Mais jaillit une magie particulière peu éloignée de la destruction comme du "burlesque". Perdure aussi une sorte de joie salvatrice qui lutte contre l'atrophie, l'immobilisation. C'est là sans doute la force insubmersible et subversive de Nury Del Ferro. Son «rire » mord le monde, il permet au regard de supporter les situations limites que l'artiste propose.

Del Fero 2.jpgElle instaure une grille sur le chaos à travers ses connexions. Reprenant des images pétrifiées l'artiste les fait palpiter tout en jouant de leurs réminiscences. Les figures fondues et collées avec lesquelles l'artiste joue illustrent très bien la nature freudienne du surnaturel, nature à la fois fascinante et effrayante de l'objet du désir. D'où l'emprise d'une énergie qui lutte avec humour contre l'atrophie et la dégradation. Le collage n'est jamais une simple pochade. Son aspect "cadavre exquis" recèle la valeur de ce rire qui emporte l'artiste elle-même. Il mord le monde. Il entraîne par spasmes le mouvement des formes.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

19/07/2017

Philippe Dudouit et le désert

Dudouit.jpgPartant de photographies classiques le Lausannois les retouche au besoin à la palette graphique. Spécialiste de la zone Sahelo-saharienne et à la frontière de la photo documentaire et journalistique le créateur est un réel artiste créateur de formes autant que l’homme du désert fasciné par la résilience des communautés locales Philippe Dudouit offre une étude photographique implicitement sociopolitique. Il illustre plus qu’il ne documente les relations nouvelles que les nomades autochtone du désert ont forgées dans ce territoire qui s’est transformé sous leurs yeux même s’il apparaît a priori inamovible et éternel.

Dudouit 3.jpgLe Sahara est montré à la fin d’un cycle : celui où le paradis touristique tourne au rouge sang. Des hommes de milices libyennes y jouent par exemple du baby-foot à la levée du soleil. Et l’artiste saisit de tels moments inattendus. La complexité de ce monde, l’artiste ne s’en veut pas l’analyste mais le témoin. Fidèle à l’humain il ne se veut pas forcément humaniste ou politique. Il plonge dans le chaos du Sahel au gré des commandes. Dans cet espace immense l’artiste montre implicitement l’esprit de locaux qui ayant dépassé la surprise sont à la recherche de solutions.


Dudouit 2.jpgDans des décors délabrés de lieux en abandon ou en ruine, dans l’immensité du désert tout est métamorphosée par la présence d’êtres soumis à la dureté lumineuse des territoires. Dudouit retrace sans le moindre pathos la tension entre, la vie et la mort. Surgit la revendication à la survie. Le photographe cherche à provoquer la rage de la vie même à travers des protagonistes parfois abîmés physiquement par la guerre. L’artiste explore cet univers inexorable avec pudeur. Il reste l’observateur d’un monde énigmatique et précaire. Des « chiens » rodent hors champs : leur présence est latente.

Jean-Paul Gavard-Perret


Philippe Dudouit, « The dynamic of dust », Les rencontres d’Arles 2017, « L’atelier dynamique ».

11:11 Publié dans Images, Suisse, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

18/07/2017

Chris Drange Instagram ou le culte affligeant de la personnalité

Drange 2.jpgPlus de 700 millions de personnes utilisent Instagram dans le monde. Et plus particulièrement les icônes US style Miley Cyrus, Kim Kardashian, Ariana Grande, Selena Gomez. Dans son livre, Chris Drange présente les liens qui se tissent entre les nouvelles stars de pacotilles et leurs « followers ». Instagram est pour les premières le meilleur moyen de peaufiner leur image souvent kitchissime. Le selfie devient le médium de l’admiration (ou parfois du rejet) qui permet une multiplicité d’interactions (souvent débiles).

« Relics » présente les relations avec les « Instagrammers » les plus populaires avec une sélection de commentaires de celles et ceux qui les suivent benoîtement dans une sorte de story-telling qui frise (voire plus) l’absurdité et la démence (qu’on espère douce et provisoire) au sein de questions souvent idiotes mais qui traduisent un fanatisme signe d’une misère culturelle.

Drange.jpgDrange prouve aussi comment le selfie est devenu un « phénomène digital d’adoration ». Il permet aux « artistes » femmes de faire croire à leur liberté et indépendance et aux stars mâles de rejouer les héros de péplum hollywoodien mâtiné de postmodernisme. Et l’affaire est jouée.

Le tableau est fort car fort affligeant. L’adoration des reliques numériques n’est qu’un pauvre ersatz. Il suffit néanmoins à combler des vides par ce qui est donné comme prestigieuse et référence... Les hommes rêvent de côtoyer Kim Kardashian ou Kylie Jenner et les femmes de leur ressembler. Car l’imitation joue ici un rôle aussi pitoyable que majeur. Le livre sous son apparence de smart-phone visualise ainsi la schizophrénie qui peut s’emparer de ceux qui croient trouver là une libération en tombant dans les poncifs d’une idéologie fabriquée de toute pièce.

Jean-Paul Gavard-Perret

 
Chris Drange, « Relics », Hatje Cantz, Berlin, 2017, 112 p., 15 E.