gruyeresuisse

09/03/2017

Les icônes comestibles de Yoan Mudry


Yoan.jpgYoan Mudry s’en donne à corps joie et il fait partager ses irrévérences. Archétypes et icônes sont pimentés d’oripeaux en d’étranges sagas iconoclastes. Le Lausannois « exilé » à Genève propose la mise en scène de mariages improbables. Le plaisir pour les héros est toujours difficile à avaler car leurs dragées sont devenues trop hautes ou du moins pas où elles devraient être. Chaque pièce crée un début du jour plus que la fin de la nuit. Ce qui n’enlève donc rien aux questions : que faire avec une icône? Que peut-elle donner encore après avoir subi la moulinette de l’artiste ?

Yoan 2.jpgDu plaisir sans doute mais pas forcément celui que le commun des consommateurs attend. Car l’artiste n’envisage jamais de monumentaliser ses modèles. Il préfère les maquiller d’outrages ludiques. L’ensemble est volontairement instable : il évolue au gré de l’imaginaire en torsade de cet irrégulier de l’art. Il reprend à sa main graphisme et image selon un filage intempestif qui ne se conçoit pas comme achevé puisqu’il est impossible de considérer l’histoire des stéréotypes culturels comme achevable. La caricature de leur caricature fait les reines et les rois nus. Super Mario comme Freud ou Marx sont réduits à des portions incongrues.

Jean-Paul Gavard-Perret


Yoan Mudry , "The Future Is Wilds", Art Bärtschi et Cie, du 23 mars - 15 mai 2017.

08/03/2017

Gabrielle Jarzynski et Smith Smith : une étrange visite



Smith Smith 2.JPGA l’intensité du texte puissant et luminescent de Gabrielle Jarzynski répond en parfaite équivalence les peintures de Smith Smith. L’ensemble tient de la perfection intense, profonde (dans le bleu d’une « nuit américaine » et le rose baiser et le rouge sang). La jeune poétesse de 31 ans (auteure de « Bout de ficelle »et « La mue ») poursuit un travail d’écriture « au couteau » donc radical. Le texte ressemble à un scénario violent que Smith Smith scénarise à sa manière. Le sadisme de l’homme, le masochisme de la femme sont transfigurés en un espace plus mental que celui du texte. D’où ce renversement étrange, paradoxal et sidérant.

Smith Smith.JPGFrank Smith qui affectionne les situations et les textes paroxysmiques où les vies s’échouent trouve donc là une matière idéale. Décontextualisant la situation que le texte propose, il donne aux deux héros une envergure encore plus universelle et cinématographique que celle proposée par Gabrielle Jarzynski. Celle qui dit « je » devient un « héautontimorouménos » baudelairien d’un genre particulier. Puisque son bourreau (« à l’écran ») devient d’une certaine façon sa victime. Elle en tire du plaisir. Lui, il restera « gros jean comme devant ». Smith Smith 4.JPGL’ensemble crée un corpus passionnant. Sous couvert de la fiction, de l’image et du fantasme, victime et bourreau sont déboussolés et le jeu texte/image chamboule leurs rapports. L’une « meurt » (d’une petite mort) l’autre pas. Les deux restent en sursis dans ce film en couleur en une polysémie en apparence contradictoire mais au final destinée à produire une virulence unique.
Jean-Paul Gavard-Perret

Gabrielle Jarzynski et Smith Smith, « Un vendredi matin », A/Over éditions, 2017, 19 E..A noter ; exposition Gabrielle Jarzynski et Lucie Linder « La Mue », du 16 au 29 mars 2017, Point Éphémère, Paris.

 

La noisette et les marmottes : marché des éditeurs romands de poésie de Lausanne



Romand.jpgBibilomédia prouve combien les éditeurs romands savent prendre les risques que leurs voisins français refusent. Sur le marché de Lausanne, cette année, Héros Limite propose des rééditions majeures, Samizdat une belle inconnue à travers sa « Tempête » en romanche et en français, Encre Fraîche et d’Autre Part font la part belle à l’humour (Fabienne Radi en tête), quant aux éditions de L’aire et Eliane Vernay elles restent des figures de proue. Comme souvent en poésie l’édition romande comble les lacunes et des faiblesses des éditions françaises centrées sur elles-mêmes. Les éditeurs romands (et il en va de même dans les domaines des revues) ne cultivent pas seulement le sens proche ou du spectaculaire La Revue de Belles Lettres (RBL) l’illustre depuis des décennies dans un travail autant de passion que de réflexion.

Romand 2.jpgC’est pourquoi il semble étrange qu’afin d’ouvrir l’édition lémanique aux nouveaux espaces numériques le Marché va se clore en invitant deux sites étroitement franco-français : Poezibao de Florence Trocmé et Sitaudis de Pierre Le Pillouër. C’est un peu comme si pour conclure un colloque sur la politique étaient invités Fillon et Trump. Les deux sites se contentent de traiter par la bande les éditeurs romands. Et lorsque Sitaudis publia l’éminent et excellent poète Christian Bernard - genevois d’adoption en tant que directeur du Mamco - l’attrait de la Suisse était bien relatif. La noisette romande intéresse peu les marmottes françaises. Et il aurait été plus judicieux d’inviter ceux qui, de l’intérieur - du 24 Heures de Lausanne à Pro Helvetia - peuvent intervenir plus pertinemment dans la défense et illustration de l’édition poétique romande afin d’en soutenir la progression. Sortant de leur mise en scène cosmétique de la littérature helvétique le Marché se serait passé de tels hôtes exotiques. La poésie lémanique a devant elle son avenir. Elle n’est en rien le dépotoir de ceux qui de l’extérieur veulent lui apprendre à vivre.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marché des éditeurs romands de poésie, Bibiomédia, 19 mars 2017, Lausanne.