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17/10/2016

Jean-Louis Boissier : sans et sous mobiles apparents

BOISSIER BON.jpgJean-Louis Boissier « L’écran comme mobile », Editions du MAMCO Genève, 2016, 240 pages, 32.00 €

Il ne va pas de soi que l’écran représente la promesse d'une aube. L’apparition de l’image donnée pour « vraie » soumet à un inégal combat. L’être humain perd en âme et conscience ce qu’il gagne croit gagner en « vie-tesse ». Sous couvert de proposer l’utile et l’agréable l’écran portable façonne l’inutile et le désagréable où à la fois tout passe et rien ne passe au moment où l’homme - unidimensionnel voyeur - se courbe en rompant avec le réel et en se fondant sur un univers d’artefacts.

Boissier.jpgLa vision semble plus large et le monde plus préhensible, la course face au temps atteint jusqu'à la « possibilité de l’impossibilité » : mais Boissier montre qu’il s’agit là d’une simple vue d’un esprit déjà fortement programmée N’étant plus seulement réfléchissant, l’écran - et ceux qui le programment - pensent à notre place. D’'un côté sa « sagesse », de l'autre notre folie. Entre les deux l’ivresse, l’indivisible égarement. Séduit et se croyant omniscient l’être « embrassé » s’y retrouve clos et gisant. Plus qu’un autre analyste, Boissier permet de comprendre combien l’écran portable, sans et sous mobile apparent, brise certains de nos liens. Sauf celui dont nul ne pourra nous défaire : celui de la brisure même. Et c’est bien là le problème.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

En présence des clowns : Jacques Flèchemuller



Flechemuller 2.jpgDe la pratique très éphémère du métier de clown dans un cirque itinérant, Jacques Flèchemuller a hérité de l’art du masque et du comique. Mais ce masque ne cache pas : il cabosse, rend dérisoire les images codées de l’érotisme en vigueur. Flechemuller.pngLe glamour des pulpeuses femmes tirées des images de papier glacé joue des « choses » de la mode comme des attributs paysagers. Et il n’est pas jusqu’à un prince d’un rocher monégasque à ressembler à un bouliste rehaussé de primates.

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Dans une imagerie tirée des dessins des années 50 où les couples semblent particulièrement niais l’artiste crée un contre-pied hérité de l’admiration du peintre pour « Les Pieds Nickelés », première B.D. mal pensante et anarchiste. Partant de leurs quatre héros anti-mousquetaires Flèchemuller a repris à sa main les grands maîtres comme les images populaires. Manière de rendre Vélasquez et Goya encore plus noirs qu’ils le furent. La cocasserie est omniprésente mais elle se nourrit d’une certaine angoisse. Flechemuller 3.jpgLes peintures plutôt que d’épouser le courant le remontent en cultivant des ratages programmés fertilisés par des savoirs dont l’origine se perd sans doute dans les premiers moments de l’art et la pratique des masques que les hommes inventèrent au moyen de terres de diverses couleurs pour créer des ruptures sémantiques avec ce qu’ils furent.

Jean-Paul Gavard-Perret.

16/10/2016

Soulèvements d'Ursula Mumenthaler

mumenthaler 2.jpgUrsula Mumenthaler, « AREA », Galerie Gisèle Linder, 4 novembre 2016 au 7 janvier 2017.

Partant d’images de catastrophes chères à Paul Virilio Ursula Mumenthaler scénarise la lutte de l’homme face à une nature qu’il tente de dominer. Elle demeure néanmoins son invincible maîtresse. Avec "AREA" le brassage tumultueux, le soulèvement de la nature n’est pas un acquiescement mais un débordement qui nourrit la peur. La nature reste une dilatation face à laquelle l’être humain répond par l’artificialité qui se veut monumentale, puissante mais reste inopérante.

Mumenthaler.jpgLa chape de plomb de la nature pèse sur les oeuvres photographiques d’Ursula Mumenthaler et leurs bâtiments placés dans un paysage angoissant. Les maquettes de villes sont entourées de photographies de façades berlinoises et parisiennes avec, en superposition, des paysages réels qui écrasent les constructions. La création humaine est à la fois battue en brèche et soulignée par des architectures qui évoquent des civilisations provisoires. La fragilité est omniprésente en de telles constructions exemptes de leurs cortèges humains. Tout reste dans l’immanence du "divin à l’état pur" (Bataille) de la nature face auquel l’homme ne peut rien même si sa mémoire et ses pouvoirs tentent de s’y inscrire. Ce qui se construit va à une perte programmée. Le soulèvement des bâtiments ne fait que souligner la défaite et la chute humaines. Elles se répètent d'une civilisation à une autre.

Jean-Paul Gavard-Perret