gruyeresuisse

25/10/2016

L’ombre de la violence : Regina Schmeken

 

Schmeken.pngRegina Schmeken - sortant des évocations ludiques et impertinentes du monde du football -  présente des territoires de douleurs et de larmes. Mais dans ses photographies n’existent que des traces de la violence commise. Elle n’est donc pas montrée directement mais « simplement » par les « restes » sur douze lieux où des crimes ont été commis récemment par le parti national Underground (NSU). Ces images sont impressionnantes par ce qu’elles sous entendent : la terreur demeure présente mais cachée.

Schmeken 2.jpgNi les meurtriers, ni les victimes ne sont visibles. Pourtant l’effet est sidérant par la puissance du noir et blanc en grand format. Les œuvres de Schmeken sont accompagnées de textes qui rappellent l’histoire du NSU et ses méfaits. Par exemple, Annette Ramelsberger, reporter au « Süddeutsche Zeitung » signale que ces scènes de terreurs et de larmes ont été accompagnées par la joie clandestine des meurtriers auteurs des attaques à la bombe.

Schmeken 3.jpgLe livre ne se veut donc pas seulement un témoignage mais une manière de faire réagir les regardeurs face aux photographies d’une artiste rare dont les œuvres sont visibles entre autres au MoMA de New York ou à la « Pinakothek der Moderne » à Munich.

Jean-Paul Gavard-Perret

Regina Schmeken, « Blutiger Boden. Dis tartore des NSU », Editions Hatje Cantz, Berlin, 2016, 144 pp., ca. 80 ills, 35 Euro

 

La Clandestine : Suspension Regina

Suspensio.pngPour Suspensio Regina création et destruction ne se conçoivent pas l’une sans l’autre. L’artiste découd à sa main le passé pour le recoudre contre l’état d’une société abattue et dont les acteurs de la pensée, de la culture et de l’art restent moins en interaction avec le monde tel qu’il est qu’en contemplation.

Suspensio 2.pngL’acte créateur devient fondamentalement « politique » dans la mesure où il est l’initiation par la femme de conduites qui n’ont rien de rétrécies ou de brouillardeuses. L’artiste revendique un « do it yourself », émet des propositions imprévues qui éloignent des idées confuses, des peurs hagardes.

 

Suspension 3 bon.pngBref elle tient tête à la vie, aux hommes en créant des courants parfaitement tendres et féminins. Ils renouent avec un fascinant original. Face à l’histoire de l’humanité qui a fait subir aux femmes le joug de forces inconscientes ou trop conscientes, elle apprend à vivre par-devers la ruine, dans l’espoir d’une sérénité. Elle refuse les existences recroquevillées et uniquement pour soi. Si bien que quelque chose avance dans son œuvre d’horizon pour les passagères et les passagers de la Terre.

Jean-Paul Gavard-Perret

24/10/2016

Nicolas Rozier : Hommage à Francis Giauque


Rozier 3.pngNé en 1934 à Prêles (canton de Berne), Francis Giauque ne connut qu’un « chemin de lame » et de glas que Nicolas Rozier ausculte. Adolescent taciturne mais tout autant impertinent que drôle, féroce que sarcastique, Giauque renonce à ses études, vit reclus dans la maison familiale avant de tenter de s’assumer. Lourd de solitude, d’angoisse combattue maladroitement par l’alcool, les portes se referment sur ses espoirs. Tout dans sa vie devient ce qu’il nomme une suite d’« échecs et d’humiliations » et une descente aux enfers. Son œuvre traduit ce calvaire. Elle en reste l’unique exutoire. Celui qui se sent frère des Artaud, Prevel, Essenine, Nerval, Poe s’installe un temps à Lausanne (rue du Calvaire…) puis décroche un poste d’enseignant en Espagne où il croit trouver de nouvelles possibilités. Il y dépérit une fois de plus, retourne à Prêles. Il est soigné en cliniques psychiatriques. « Parler seul », son premier recueil de poèmes, paraît en 1959. Giauque tente de refaire surface : « Je me survis. J’essaie encore de lutter car l’instinct de vie se débat férocement en moi ». Mais bouffi et assommé par les médicaments il ne tarde pas à mettre fin à ses jours par noyade en 1965.
Rozier.jpgNicolas Rozier présente un ensemble puissant qui dénonce l’enfermement dans la maladie, les drogues, l’échec et l’humiliation de l’auteur et met en exergue la puissance poétique d’une œuvre habitée désespoir et de révolte. « En écrivant La Main de brouillard c’est bien sûr le poète suisse et son œuvre singulière que j’ai voulu mettre à l’honneur, mais aussi la lignée, la figure prototypique dont il fut l’exemple » précise-t-il. Il met à nu les circuits de l’histoire d’une vie afin de donner à comprendre les significations d’une œuvre qui demeure en suspens puisque Giauque ne put achever de se comprendre lui-même sinon par la mort. Rozier remonte les croisements, les frottements qui vont « défaire » Giauque en son pacte implicite et de toujours avec la mort contre lequel la poésie ne put rien. Certes, dans sa force elle tenta de la transposer, et reconstruire selon sa propre loi une existence. Mais celle-ci ne put croiser la vie (sinon par de brèves éclaircies) et donne aux deux mots « poète maudit » tout leur sens.

Jean-Paul Gavard-Perret


Nicolas Rozier, « La main de brouillard - Poème pour Francis Giauque », Le Castor Astral, 2016, 12 E., 70 p.