gruyeresuisse

23/11/2015

Anne Minazio le simple et le compliqué

 

 

Minazio.jpgAnne Minazio repense les formes, les genres, (peintures, céramiques), les espaces artistiques qui se mêlent à celui du quotidien. Monochromes, Peintures murales, objets deviennent des voyageurs, modulaires voire des supports à d’autres créations. Bref leurs statuts sont particuliers : ils peuvent se recycler, se recontextualiser selon une perspective chère à Beuys voire à Duchamp. Les œuvres deviennent un jeu à multiples clés tant la créatrice piège tout le monde par des approches ironiques, reconstructrices.

Minazio 2.jpgL’énigme y reste toujours présente. Le travail est riche d’une force motrice entre réel et irréel. Il repose toutes les questions de la représentation. Il est aussi virtuose et s’ouvre à la liberté tout en préservant astucieusement un souci ornemental de manière ludique et sérieuse presque ésotérique capable de faire de chaque pièce une cosa mentale. Elle quitte la lourdeur pour l’éther. Il n’a plus rien de vague afin de faire partager le « vrai amour » : celui de l’art.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Anne Minazio, Galerie Kissthedesign, Lausanne

22/11/2015

Beckett épistolier dépossédé

 Beckett.jpgSamuel Beckett, « Les Années Godot - Lettres 2 », Gallimard, Paris, 2015.

 

Dans les lettres de Beckett comme dans les œuvres qu’elles jouxtent dans le tome 2 de sa correspondance qui recouvre l’époque des premiers romans et d’« En attendant Godot », le « je » est une pâte bien friable : mais ce « je » atrophié continue inlassablement sa route (pour l’auteur) ou attend de la prendre ou la continuer (chez ses personnages). Parfois Beckett a l’impression que ses mots crèvent au ras de sa peau, parfois que les gestes de ses personnages se poursuivent à l'intérieur de leur poitrine. Il les allonge dans ses missives, les roule dans ses œuvres à la recherche d’un battement rythmique où l’enchevêtrement des voix fait écho à une errance corporelle et mentale. L'écriture trace une géographie anatomique éparpillée et décousue. Et dans certaines de ces lettres surgit une proximité avec la notion de « Corps sans Organes » que Deleuze et Guattari ont développé à partir d'Artaud. Cette configuration est semblable chez Beckett : elle met en question la fonction représentationnelle du signe dans la réalité qui allait influencer en profondeur l’écriture contemporaine.

Beckett 2.pngAvec « En attendant Godot » (comme les romans qui précèdent la pièce) le vrai théâtre de la cruauté « suit son cours ». Il devient la mise en scène d'une machine à produire le réel particulier ni symbolique, ni réaliste. Surgit non un néant originel ou le reste d'une totalité perdue mais une vision « post-war » de l’être. Et si la guerre et ses apocalypses n’ont même pas laissé à la culture l’usage de la parole Beckett a su la reprendre de manière géniale selon un angle particulier. Les lettres du volume 2 montrent un auteur capable de saisir le rapport subtil entre le signe gravé dans le corps et la voix sortie d'une face où l’ancienne mimesis est radicalement déconstruite par une forme de dissolution du langage. Celui-ci émancipe le texte et l'individu loin des idéologies politiques et poétiques de l’époque et reste l’honneur absolu de la littérature. Et ce même au sein de lettres que Beckett nomme parfois ses « dégueulades ».

Jean-Paul Gavard-Perret

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20/11/2015

Corps à corps de Cornelia Hediger

 

Hediger 3.pngCinematic collaboration traces schizophrenic visions : Cornelia Hediger & Ignacio Valero par Rebecca Horne, 2015.

 

Cornelia Hediger prend de nombreuses photographies d’elle-même et les combine selon divers segments dans lesquels la « persona » se transforme à travers diverses situations où la drôlerie domine même lorsqu’un jeu d’agression et de domination est proposé (voire même au sein de scénarios où la mort et la terreur semblent rôder). L’artiste zurichoise lutte parfois avec son double. Néanmoins les scénographies restent joviales là où le féminisme reprend toute sa place.

Hediger.pngCes “Doppelgänger” sont autant des narrations que la distorsion des images selon ce que l’artiste nomme une «  marche duale ». Elle permet de mettre à nu de manière ludique ses conflits intérieurs, son combat du bien et du mal, du féminin et du masculin mais sans perdre de vue une notion de joie. Les reconstructions dans leurs fragmentations et leurs déplacements interpellent et dérangent puisque se cachent des desseins secrets qui peuvent devenir nôtres.

 

Hediger 2.pngExiste là un lien entre notre foire intérieure et les montages. Le corps se déforme pour transformer son propre statut et le regard qu’on porte sur lui. Le chiendent du fantasme ne peut plus repousser. Le corps à corps auquel se livre Cornelia Hediger avec elle-même devrait plutôt se nommer image-à-image. L’artiste n’en tire pas un trophée mais la victoire de l’imaginaire contre la représentation basique du réel. Il ne s’agit pas pour autant d'images du rêve : celui-ci nous laisse seul avec nos images : celles de la plasticienne nous regardent au plus profond.

Jean-Paul Gavard-Perret