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15/09/2014

Jean Scheurer : quand l'abstraction crée la lumière

 

 

 

 

 

Scheurer.jpgJean Scheurer, « Peinture, peintures », Musée Jurassien des Arts, Moutier, du 20 septembre au 30 novembre 2014.

 

 

 

 

 

Jean Scheurer construit un espace bouleversant : ses œuvres récentes (toiles et œuvres sur papier) illustrent comment et combien les teintes (grises et orangées en alternances et selon divers types de rythmes) convulsent ou creusent  la surface plate du support dans des séries de variations subtiles. Celui qui dès les années 60 fut un maître de l’abstraction (et qui membre fondateur d’  « Impact » ouvrit Lausanne à l’art le plus contemporain) lui donne une  subjectivité particulière. Si le « sujet » de la peinture reste abstrait dans ses formes géométriques il raconte néanmoins une histoire. Celle de formes et donc celle de la peinture elle-même. Plutôt que de pencher vers le "conceptuel" l’abstraction provoque le réveil de la perception et soulève la peinture. Scheurer impose une confrontation  à la toile et à la matière qui la recouvre. D'où l'intensité de sa peinture. Ni d'idées (propagande pour faire simple) ni que d'idée (par défaut d'imaginaire) l’œuvre reste la recherche et l’élaboration d'une nouvelle forme d'expression  et d’une nouvelle modalité de vision face à la manière souvent confortable et simpliste d'évacuer la question centrale de la Cosa Mentale picturale. C’est pourquoi l’œuvre contraste avec bien des mièvreries postmodernes. A  ceux dont l'objectif demeure l'interdiction à la peinture de s'accomplir, l'artiste offre le plus cinglant démenti.  

 

 

 

Scheurer 2.pngLa forme "collante" de la peinture joue  de relâchements, de rétentions et de tensions. Scheurer reste un grand technicien mais pas un mécanicien de l'art : lignes et couleurs  servent à jouer contre l'excès, à accepter de ne pas l'outrepasser. Car dans l'excès il y a plus que de l'excessif : de l'excédent. Il ne sert à rien sinon à saturer. Par la triple contrainte : celle de la toile elle-même (qui impose par chacun de ses formats une trame particulière), celle de la matière et de ses pigments et enfin celle d'une nécessité " interne " de l'artiste, Scheurer reste un croyant à la peinture. Elle vit sa propre existence par le sensible des formes et des couleurs  dans une zone de mystère où l’obscur crée le jeu de la lumière. La fluidité invente des passages du plus clair au plus foncé. Par effet de monochromie ou de bichromie alternée une recomposition du monde surgit en  des nuits lisses et brillantes comme des ardoises.

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

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Les passages de Marie-Louise von Arx

 

 

 

arx.jpgPour Marie-Louise von Arx créer  des personnages c’est désarticuler les apparences avec un regard en dedans. Celui-ci ramasse les insectes de la pensée qui volent de tous côtés avec des étirements, des prolongations de matière, saisit l’agir des êtres selon une transmission qui n'a pas besoin de courroie. La sculptrice met donc au point une figuration en balance  pour peser le deuxième sang, la vie qu’on cherche, l’incendie de la douceur - et de l’angoisse aussi. Formes et couleurs incarnent des idées, des secrets même si tempête dans le crâne émet  un « ça n’a pas d’issue ». Soudain celui-là se réveille et signe au registre de l’avenir par effet de passages. 

 

 

 

arx2.jpgL'imaginaire ose des déformations salutaires là où la créatrice ne joue pas les voyeuses. Parlons plutôt de voyance grâce à un œil reculé, physiologique et spirituel. Il pénètre le ventre du destin dans un paquetage figural  drôle le plus souvent. L'idée n'est pas d'érotiser ce qu'il y a dedans en une  représentation du fantasme.  Tout s'articule selon une circulation dont seule la créatrice vaudoise possède sinon la clef du moins la maîtrise. Ses têtes hautes refusent la débine. Les mains de l'artiste module la matière pour  donner au corps trop lourd des ailles et au visage une bouche de cratère. Son creusement ouvre à la vie à l'intérieur de ce "cercle". L'art s'engouffre en un tel anneau de feu.  Il faut la lenteur pour aller aussi loin. Et parfois la vitesse.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

08:46 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

13/09/2014

Thomas Bayrle : art & déterminisme – du pope au pop

 

 

 

 

 

bayrle.jpgThomas Bayrle, Galerie Mezzanin, Genève, Septembre-novembre 2014

 

 

Pour Thomas Bayrle art et religion sont inséparables. La jonction n’est pas nouvelle mais l’artiste la développa - come Beuys - à partir de l’iconographie chrétienne et ses bâtiments (monastères, églises, cathédrales). L’idéologie chrétienne a fondé des séries d’images-codes : position du corps du christ enfant par rapport à la Vierge, déclinaison des couleurs, etc.. L’artiste s’est donc d’abord intéressé à toute cette évolution historique qui ressemble à une déclinaison « musicale » de thèmes de base selon diverses productions aussi personnelles que de masse. Chaque artiste religieux crée en effet pour le peuple afin de l’endoctriner. Le caractère communicationnel de chaque œuvre est central et plus important que son caractère « avènementiel ». Les peintres religieux sont donc les précurseurs inconscients de ce qui allait s’appeler « la communication de masse » et selon des techniques qui reposent sur l’émotion propre à troubler les croyants, renforcer leur foi et la peur du « Maître » ou « Père ». Le créateur puise sa vision de l’art dans cette histoire de près de 1000 ans dont il offre une torsion particulière, « païenne » et « pop art ». Elle entre en écho révulsé avec les productions de communication politico-commercio-artistique du temps. Thomas Bayrle crée un moyen d'opposer être et devenir, vérité et illusion. Il souligne que - acquis ou inné - le déterminisme de l'art est réel. Il rappelle que celui-ci pose  le problème du temps et de l'espace politique et idéologique.

 

 Bayrle 2.jpg

 

Comme pour Jan Voss, selon Bayrle l’art est  un moyen de connaissance ludique. Les œuvres en sont plus que la trace : les "résidus" scénarisés de manière ironique dans des saturations et sérialités d’empreintes. Après la religion - dont l’iconographie s’éloigne- la sexualité rôde selon divers traitements iconographiques. Explorant diverses techniques Bayrle reste aussi le maître des changements d'échelle et adore faire en grand ce qui a existé d'abord en petit (l’inverse est vrai aussi) afin d’attribuer aux images une dimension supplémentaire. Pourtant l’artiste ne se disperse pas : sans cesse il  reprend son propre parcours en remisant tout et en jouant encore sur dimensions, couleurs et matériaux divers selon des oppositions dialectiques. Demeure la prolifération signes, lignes, et images en perpétuels transferts et transbordements. Couleurs et rythmes délivrés de l'imitation sont mis en accords et désaccords dans ce qui tient non à l'abstraction ou à la figuration mais de leurs décalages. Dans la diversité sans hiérarchie de l’art contemporain, le plasticien exprime son tempérament, sa sensibilité tout en développant une analyse critique des images en des expériences "extraterritoriales" aux accumulations de réseaux, de formes aux vibrations fractales, tendues, ludiques. Se confronter à l’œuvre permet de comprendre l’énigme de l’art. Il est moins opaque qu’il n’y paraît. Par interstices, rapprochements, disjonctions Bayrle propose  plus qu'une image : une idée. Non juste une idée mais une idée juste qu’il veut vérifiable même si dans le travail poétique du plasticien l’art garde une puissance qui dépasse autant la raison  que la croyance aux idéologies quelles qu’elles soient.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret