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22/08/2013

Catherine Monney : voilures des femmes libellules

 

 Monney 2 en 1.jpgUn lieu, une étendue, une œuvre et ses motifs qui se répètent ou plutôt qui varient pour habiter l’espace, y proposer d’autres passages.  Il y a à voir puis à découvrir. L’objectif de Catherine Monney est double : franchir le réel, sentir une présence qui se superpose à lui. Chaque pièce est moins un ilot de repère qu’un point d’apparition par effet de voile. A cela une raison majeure. Quand Catherine Monney rencontre une image, elle veut  lui redonner son volume car elle la ressent comme emprisonnée. Lorsqu’elle rencontre un volume elle libère ses formes de leurs limites. Elle obtient  ainsi des familles, des générations et des lignées de femmes.

 

Par ce face à face avec les formes libérée l'image retrouve une fraîcheur un élan de lumière. En franchissant ce seuil l'artiste brise l’obscur. Elle perce le piège des contours et crée la débandade des horizons afin de montrer des confins où s’amorce la fragilité.  Dans le fond de l’image, au sein de ses effacements on se retrouve littéralement le cul entre deux chaises. Comment faire autrement d’ailleurs ? Il n’y a plus de “ plans ” stables. Les repères se perdent l’ombre joue à l'élastique. Il faut suivre des sillages, des formes qui ne répondent plus à ce que l'on entend "classiquement" par silhouette.

 

Il s’agit de son recul et de son avancée,  de son avant et de son après. Catherine Monney saisit par le revers ce qu’on oublie de contempler avec nos regards aux paupières de porcelaine grâce à ses « poupées » qui ne sont pas de la même matière. Et il y a en elle une moisson de mystère que nos paumes ne pourront pas ramasser. Cela s’appelle Eden et enclos. L’artiste y noue des entrelacs, crée des enchâssements qui font enfler l’ombre. Mais la lumière n'est jamais oubliée.

 

L'artiste crée divers types de suspensions figurales. Tout se tord par clivage et éclipse. Chaque pan d’ombre vit là où les formes croisent leurs lances fragiles et drues. Il faut donc suivre les sillages de l'artiste même s'ils nous déroutent car ils sont porteurs d’alliance. Surgit l’ordre qui est la raison de l’imaginaire. Il dépasse le désordre du plaisir de la seule raison.

 

Monney.jpgLa créatrice offre une gymnastique des sens. Un exercice spirituel et une « conversion ». Bref Catherine Monney propose divers types de cérémonies secrètes de l’espace et le temps. Les formes tiennent fragilement et retiennent l’espace. Il s’y reflète, passe à travers. Elles instaurent le corps féminin comme hantise. Ce corps sort de ses limites afin que le rêve puisse se continuer chez les femmes comme chez ceux qui les regardent.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

13:00 Publié dans Femmes, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (0)

20/08/2013

Olivier Texier : trop près, trop loin ?

 

Cons.jpgOlivier Texier, « Cons-siderations », Editions Humus, Lausanne, 96 pages, 15 Euros.

 

Olivier Texier collaborateur du magazine de B.D. « Psikopat », a publié ses albums chez des éditeurs de la scène alternative (« Le dernier cri »,   « Humeurs »,  « Les Requins Marteaux »). Membre de la Fédération Internationale de Catch de Dessin à moustache (dont il occupe la fonction d'arbitre de touche), dans « Cons-sidérations » et en une centaine de dessins il aborde l'origine du monde en contrepèteries visuelles, jeux de mots et permutations de sens. Le triangle de toute les convoitises et son jardin secret (à la française ou hirsute) sont repris au moment où le premier retrouve son nom « propre » trop détourné de manière machiste de son sens initial.

 

L’artiste suggère sous divers registres la porte étroite et sa carte du tendre. Plus qu’un « regretio ad uterum » le dessin devient un seuil. Sa « voluptas » s’étend, se comprime. Parfois l’orgie suggérée semble moins catholique que romaine. Elle s’offre au songe  fricatif, tempétueux mais de manière toujours ironique. Les êtres peuvent y jouer Polyphème et Galatée uniquement sous un registre drolatique. Manière de prouver que le plaisir est ludique. Et donc qu’il ne tue pas - sinon d'une petite mort. L’effroi de l’intime est donc  remisé. Reste l’âme de la vulve qui comme celle des poètes chante encore lorsqu’elle a disparu.

 

Cons 2.jpgL’intimité féminine est saisie dans une visualité qui s’adresse non seulement à la curiosité ou au plaisir.  Elle est poussée par l’humour là où tout joue sur le rapport entre deux formes qui se contredisent et se compénètrent. La vulve s’y articule  insidieusement sous forme de fugue. Chaque dessin devient sa chambre de voyance et de révélation d’architectures improbables, de sillons complexes, de subtils volumes,  plans, et chromatismes. Certes le lieu demeure voué aux rêves, aux fantasmes et aux désirs. Mais tous sont moins diabolisés que fêtés en farces. Par pan et interstice, du grand ouvert et du clos surgit une affabulation  iconoclaste. Elle n’est ni le propre, ni le figuré mais reste le champ actif d’une imprévisible expérience toujours à recommencer. Tout rue, niche, roucoule. Avant que le corps soit secoué des spasmes d’un rire corrosif.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

 

19:28 Publié dans Humour, Images, Vaud | Lien permanent | Commentaires (2)

19/08/2013

Julia Steiner ou le vacarme du silence

 

 

Steiner 1.jpgJulia Steiner « A Tense Turn », Editions Galerie Urs Meile, Beijing, Lucerne

Julia Steiner, « Exposition »; galerie Rodsa Turetsky, Genève, du 1er septembe  au  10 octobre 2013.

 

 

Lorsqu’elle crée Julia Steiner sent que le bout de ses doigts la brûle. Elle reste sans cesse à la recherche des lignes et de l’équilibre. Dessous, dessus, dedans, à en perdre le souffle. Bercée, imbriquée dans son propre corps et dans l’espace elle met en place un monde tourmenté et paradoxalement apaisé. Des vagues soutiennent l'horizon : comme aveugle l’artiste y avance, garde le cap au sein des excroissances de l'imaginaire en nécessaire dérive.  Qu’importe si son avant-bras la fait souffrir : elle continue sa quête, se traversée par le blanc et le noir. Il ouvre sur la béance. Julia Steiner y plonge, invente des récits. Par eux elle se reprend, fait le poids, donne corps à son mutisme.  L’art devient le moyen de devenir voix parmi les voix, fidèle peut-être à l’effroi premier et inconscient qu’il s’agit de sublimer.

 

 

 

Steiner 4.jpgL’artiste suisse greffe lignes sur lignes. Elle crée des superpositions insistantes en une étrange communauté qui traverse les cultures : l’art occidental rejoint celui de l’extrême orient. Chaque œuvre flotte contre l'infini ressassement. Il  laisse place peu à peu au visible de  l'innommable prêt à s'engloutir encore au seuil de l'ombre. Le récit pictural se réduit à son essence, l'image à son épure. Il n'existe pas pour autant la certitude du néant : demeure la lumière dans et de l’espace face au spectre du noir. Son centre est partout et sa circonférence nulle part « entre la vérité du retour et la folie du retour » (Blanchot).

 

 

 

Julia Steiner refuse les concessions. Là où  d'autres pourraient multiplier les effets, ne reste que l'essentiel dans la complexité des structures en miroir face à celles de l’existence. L’œuvre devient une marche forcée sur un chemin de connaissance jusqu'à ce que le silence parle le silence. L'artiste cherche la présence au sein d'une attente active. De reprises en reprises elle dévale de la tête et de l'affect pour envahir par la main, l'espace et le temps jusqu'à - qui sait ? - atteindre une nuit originelle dont personne ne sort jamais. Pour autant l'artiste excède le vide et son cerclage

 

 

 

Se forme dans chaque œuvre un récit à peine figural. Par ses éléments l'instinct vital en surgit. Si bien qu'à un moment donné tout se donne dans le "jamais pensé" né pourtant de la réflexion la plus intense et depuis ses tréfonds. Dans le silence ce qui se crée est assourdissant. Comme s'il s'agissait de restituer une liberté, pour renaître.  Le réel n'est plus centre mais absence. En son creux jaillit l'écho d'un vacarme intime.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret