gruyeresuisse

04/06/2013

Jura chic parc

 

 

Paysages 1.jpg« Paysage(s) » - Giles Aubry, Damien Comment, Philippe Queloz en dialogue avec les œuvres de Coghuf, Albert Schnyder, Charles Robert, Laurent Boillat, Auguste Quiquerez, Musée Jurassien des Arts, Moutier,  du15 juin au 1er septembre 2013.

 

 

 

L’exposition du Musée de Moutier propose une interrogation sur le sens du paysage dans le contexte du Jura Suisse. Elle fait entrer en confrontation mais aussi en symbiose trois artistes contemporains avec les œuvres historiques que possède le musée. Cette mise en espace permet de comprendre combien l’œuvre paysagère est toujours une interprétation et en rien une  simple représentation. Au XIX siècle une tendance idéalisante prédomine sous le joug du romantisme de l’époque. La vision est devenue plus critique avec le temps. Débarassé de tout souci de documentation par la photographie l’art  en propose des « visages » de plus en plus diversifiés.

 

Gilles Aubry, Damien Comment et  Philippe Queloz tous  trois natifs de  Delémont possèdent une expérience intime de la géographie du Jura. Les trois la mettent néanmoins en question de manière différente et selon divers médium.  On est loin des deux paysagistes les plus connus qui ont peint le Jura : Albert Schnyder et Coghuf. Le Délémontain et le Bâlois ont créé l’image de marque de la région mais l’ont éloigné de ses réalités. Laurent Boillat et Charles Robert s’en sont un peu plus rapprochés. Néanmoins dans toutes ces œuvres la montagne est traitée de manière « exotique », qui n’a pas disparu. Les vues des reliefs accidentés font encore les délices d’une peinture disqualifiées. Elles gardent encore ses fidèles amateurs de gorges profondes et d’érections escarpées propres à une certaine idée du sublime .

 

paysages 2.jpgFace à ces visions les trois contemporains font figure d’iconoclastes.  Gilles Aubry intègre à son installation  le plus ancien témoignage photographique du paysage jurassien : les  calotypes d’Edouard Quiquerez. Ils sont considérés  comme les premières images « réalistes et objectives » du monde jurassique. Damien Comment joue subtilement à travers le portrait sur une l’ambivalence : le Jura oscille entre Eden et Enfer. Des figures adolescentes en surgissent entre timidité et impudeur. Philippe Queloz a choisi une installation multi médias afin d’intégrer une vision axée sur le déplacement. Désormais le paysage ne se contemple plus de manière statique mais en voiture, avion, train voire de manière virtuelle. Il se réduit à une traversée ou un road movie. Forcément ses lignes directrices se transforment (exit  la perspective traditionnelle). L’artiste en donne les raisons.

 

Paysages 3.jpgLes trois contemporains à l’inverse de leurs aînés entrent dans le paysage tout en s’en dissociant. Il ne s’agit plus de faire du Jura un parc d’attraction ou naturel. Prenant conscience  des imbrications sociales et politiques de l’élément spatial ils ne font plus entrer dans des sous-bois mais en état de seconde nature. Le paysage devient un lieu incarné et un espace critique. Par effet de buée et d’hybridation les œuvres ne cherchent pas la séduction mais une précipitation. Au spectateur  de cette exposition intelligente et par la confrontation de leurs œuvres et celles de leurs aînés - de découvrir  - ou non - une cohérence. Avec « Paysage(s) » non seulement la nature mais l’art sont rendu à leur doute. Preuve que l’art ne se limite jamais au simple « développement photographique’. Il  invente des narrations différentielles. Mais faut  afin d’y parvenir non seulement de nouveaux médiums et des techniques inédites sont nécessaires : un regard est essentiel. Il fait le génie d’une œuvre. Ou sa banalité. Les trois artistes penchent ici du premier côté.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

03/06/2013

L'Horror Vacui d'Emilie Zoé

 

 Emilie Zoé, « Empty », Autoproduit, Lausanne, 2013, CHF 10.

 

Emilie Zoé.jpgPendant deux ans la Lausannoise Emilie Zoé  a intégré le groupe d’Anna Aaron en tant que guitariste, « sampliste » et « backing voice ». Elle vole désormais de ses propres ailes et a enregistré pendant l’hiver son premier LP rock « Empty ». Les six compositions prouvent l’arrivée sur la scène qu’on espère bientôt internationale d’une artiste originale dont l’univers est marqué par une noirceur parfois abyssale.

 

Pour autant Emile Zoé ne cultive pas un monde gothique. Tout est plus subtil. La rage se teinte de modulations capables de disséquer des sentiments. Ils  vont de l’angoisse à l’espoir. A la fugacité de bonheurs secondaires succède un spleen douloureux. Progressivement il se dilue dans une  nostalgique prégnante avant parfois de revenir en soubresauts. P.J. Harvey n’est pas loin quant aux accents vocaux et l’esprit. Pour la couleur l’album rappelle le «Transformer » de Lou Reed.  Comme lui la Vaudoise s’oriente vers une écriture en abîme et une musique en arrachement continuel. Elles ouvrent l’univers du rock à une métamorphose. La musique y devient une voix moins lancé vers l’extérieur que vers l’intérieur. Elle est plus méditation que description.

 

L’album propose et impose des pulsations de vie intime. Son écriture les traduit en  se réappropriant la langue. Elle échappe an lyrisme trop carré. Une poésie particulière module le binaire. Emilie Zoé ne le renie pas pour autant. Sa musique dévore parfois les mots, dévore aussi la vacuité affiché par le titre de l’album. Comme la nature, l’auteur a en effet horreur du vide. C’est pourquoi elle l’habite dans des temps violents ou apaisés. S’y distinguent poétiquement des séries d’assonances et d’émotions Elles s’appellent, se succèdent, se complètent. Un tissage sonore gouverne le sens d’ensemble, le fait dévier, le précipice. On y suit les pulsations d’une œuvre qui avance à la fois par enchaînement et association.

 

Emilie Zoé 2.jpgDans le rythme de ces élans, cohabitent autant des chutes que des remontées, des nappes sonores que des raccourcis violents. La musique devient ou reprend sa valeur de poésie en acte dont on peut appréhender  la force et la vitalité plus adulte qu’adolescente. Tout est suggéré par la force de la sensation. Elle vient des racines du rock comme de l’univers d’une autre Emilie : Emily Dickinson. A l’image du langage de la poétesse américaine la musique s’abîme ici dans son propre mouvement afin de confronter le vide et le plein. . Parfois  narratif les titres restent avant tout tranchants.  Ils traduisent un désir obsessionnel et une ambition : donner à la musique rock une nouvelle anatomie où s’insèrent des scissions internes surprenantes. Rares sont les opus dotés d’une telle vertu énergétique et contondante.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

01/06/2013

« Scripturographie » : les écrits autobiographiques de Blaise Cendrars

 

 

Blaise Cendrars, Œuvres autobiographiques complètes, Tome I, 1088 pages, Tome II, 1184 pages, Édition sous la direction de Claude Leroy. Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris.

Laurence Campa, Album Cendrars, Collection Albums de la Pléiade (n° 52), Gallimard, 258 pages.

 

 

Cendrars.jpgNé à La Chaux-de-Fonds en 1887, Frédéric Sauser alias Blaise Cendras reste un des prosateurs majeurs du XXème siècle. Il a parcouru pendant des années le monde avant de s'installer à Paris. Mobilisé, il est grièvement blessé pendant l'offensive de Champagne. Amputé il reprit sa vie errante,  se passionna entre autres pour le cinéma et publia régulièrement des textes très divers jusqu’à sa mort en 1961. On a pu en conséquence écrire et fort justement que   «Blaise Cendrars était un continent ». Il traversa les cinq autres en un parcours moins exotique qu’initiatique Poète, romancier, mémorialiste, journaliste, éditeur, réalisateur, il explora bien des possibilités de l’écriture sans pour autant faire de la littérature un « métier ». Doué et inclassable  il n’a eu cesse d’évoluer en entière liberté de manœuvre et une totale indépendance d’esprit.

Son premier fragment autobiographique assumé en tant que tel date de 1929 sous le titre « Une nuit dans la forêt ». Un peu plus tard il évoque une première fois ses souvenirs d’enfance dans « Vol à voile » mais la  suite (qui devait s’intituler «Un début dans la vie») n’est jamais parue et peut-être n’a jamais été écrite… Les œuvres majeures rassemblées dans les deux tomes de La Pléiade s’organisent autour des quatre grands livres publiés entre 1945 et 1949 : « L’Homme foudroyé », « La Main coupée », « Bourlinguer » et le sublime « Le Lotissement du ciel ». Ils sont précédés d’un inédit « Sous le signe de François Villon » et sont suivis de l’ultime texte personnel de l’auteur  « J’ai vu mourir Fernand Léger ». Dans le tome II sont rassemblés les «Écrits de jeunesse» (1911-1912). Il s’agit d’un corpus  de formation. Il marque le passage de Frédéric Sauser l’helvétique au Blaise Cendrars apatride. Un ensemble d’«Entretiens et propos rapportés» procure enfin  les éléments d’un autoportrait parlé.

Cendras 2.jpgLes œuvres autobiographiques sont à l’image du reste de l’œuvre. Elles forment une suite de labyrinthes. Cendrars n’a que faire d’exactitudes et de dates. Son seul credo il l’a précisé lui-même : «Je crois à ce que j’écris, je ne crois pas à ce qui m’entoure et dans quoi je trempe ma plume pour écrire.» La vérité doit prendre au besoin la forme de l’erreur la plus sublime. Elle peut même créer une légende. Cendras n’a eu cesse de la forger. Ce fut pour lui une nécessité vitale et l’assurance de ce qu’il nomme son génie : «Je me suis fabriqué une vie d’où est sorti mon nom» écrit-il  vers la fin de sa vie. C’est pourquoi son pseudonyme demeure «mon nom le plus vrai.» Manière de s’échapper à la tyrannie paternelle comme à celle du réel. Le pseudonyme fut donc à la base d’une vie elle-même « pseudonyme » car légendée pour devenir légendaire.

 cendrars 3.jpgOn comprendra que de tels  textes ne sont «autobiographiques» que de nom. Il n’existe pas chez Cendras le fameux « pacte autobiographique » si à la mode aujourd’hui. Il faut plutôt parler de mythographie où se mêlent la réalité, le rêve et la mythologie personnelle. L’ensemble crée une « scripturographie » (Roger Laporte)  comparable à nulle autre entreprise littéraire. L’ensemble reste un magnifique théâtre d’ombres. Les visages disparus  y reviennent. Ils se plaignent parfois dans les rêves de mémoire de l’auteur de son amnésie de cœur ou, au contraire, s’inquiètent pour lui d’une prévenance qui l’émeut. Mais chaque fois que Cendrars les écrit ils apparaissent rajeunis. La mémoire autobiographique -  précise ou confuse -  est tout sauf un art de la fugue : c’est une toccata – rappel à l’ordre du cœur. Elle corrige, déplace, condense et porte à la langue l’avoir eu lieu, l’avoir aimé. Cendrars écrit toujours comme s’il obéissait à un commandement et à une menace. Les mots glissent sous la main qui caresse le papier comme un chat, donnant à ce qui existe – ou pas -  une chance d’avenir. Et l’enfance à nouveau se lève comme un soleil à l’aube d’un jour nouveau. Mais pas n’importe quelle enfance une enfance  libre, persévérante, innocente et perverse. Adulte donc. Au plus haut point dans un tel ensemble la mémoire et l’oubli prennent le relais l’une  de l’autre. L’une se mêle à l’autre qui l’oublie, l’autre donne à la mémoire le souvenir de l’oubli.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

23:33 Publié dans Lettres, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)