gruyeresuisse

26/06/2013

Lena Huber : dimensions de l'inconnu

 

Huber.jpgLena Huber ne se moque pas des lieux et des repères mais elle les saisit souvent dans leur diaphanéité comme pour les soulever. Ce qui est immuable prend l'écorce de l'éphémère: Des nimbes viennent à la rencontre du regard. Il va des forêts jusqu'à des promontoires enveloppés  de brumes. Se mêlent  l'aérien et le tellurique. Parfois à l'inverse l'artiste zurichoise pénètre le ventre de la terre par des galeries dont le bout restera un mystère.

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La photographe crée divers état de "déroutations", de soulèvements. Surgit  la dimension de l'inconnu mais ici bas, ici même. Se déploie la nudité du nocturne dans l’approche d’une forme de néant ou de vide. De lui, sans doute, part le sentiment du divin - et non l’inverse. L'artiste préserve en ce sens le regard d'une béatitude exaltante. Car il ne convient pas de faire trop vite abstraction du fini. Rien ne sert de le nier : il revient pour fonder ce que nous découvrons.

 

Huber 2.jpgEn de telles œuvres la lumière du et sur monde est emportée vers une sorte d'obscurité. Elle n'a rien pourtant de délétère. C'est une poésie : car Lena Huber  ignore la mélancolie du réel mais à l’inverse elle en connaît  sa force désirée, aimante qui demeure impalpable.  Le rien qu'elle retient est donc lié au tissu du monde. Son impossible approche est soulignée par l'effet de nimbe ou d’ouverture énigmatique vers des fonds insoupçonnés. C'est pourquoi de telles photographies ne se prêtent pas à une lecture évidente : elles projettent vers des errements, des oublis, des "omissions" volontaires puisque dans chaque œuvre restent des parts d’ombres.  

 

Huber 3.jpgTout se passe comme si le désir de voir se heurtait même à l'objet de la prise. Pour en arriver à ce point la photographie est l'objet d'un long travail. Chaque prise devient un arrêt réfléchi comme aussi un clin d'œil sournois au regardeur arrogant. Il voudrait enfermer son désir de voir dans une prison bien précise d'une image évidente. Mais Lena Huber sait qu'une telle image n'existe pas ou n'est rien. L'image la plus nue n'est pas faite de nudité offerte. C’est pourquoi la photographe tend un miroir mais elle le fait trembler. Elle crée aussi des étendues non vues mais assumées comme telles. Preuve que le désir n'a pas nécessairement un objet : il ne peut avoir qu'un regard.  Chaque photographie abrite en ce sens une énigme. Elle est la vision remisée et l’aveu contrarié.  A chaque paysage retenu se mêle son exode.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

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25/06/2013

Ingo Giezendanner : Grrrrrrrrrrrrr

 

Ingo.jpgIngo Giezendanner, "Zzz Züri"192 Pages, 2013, Nieves, Zurich

 

 

 

 

Ingo Giezendanner - alias GRRR - vit et travaille à Zurich. Membre du collectif « Kroesos Foundation » il est connu pour ses installations, ses peintures murales et ses dessins qui illustrent la vie urbaine en noir et blanc avec une précision chirurgicale. « Zzz Züri » est un roman graphique de la ville où l’artiste a grandi. Il, témoigne d'une forme particulière de colère urbaine. 

 

 

 

Le plasticien  capte les constructions comme les destructions de la ville ainsi que la vie de ses habitants. Le côté clean de la ville n’est souligné que par la perfection du trait. Quant au propos l’ambiance est très différente et sans concession. Sous les zébrures de la pluie la cité apparaît dans un réalisme décalé mais jamais caricatural.

 

 

 

Ingo Giezebdanner travaille d’abord sur le motif à l’aide de petits carnets avant de mettre en forme son roman en images : le montage est important. De l’ébauche l’artiste passe à un ensemble abouti. Surgit par la précision du trait l’opacité de la ville. Giezendanner ne dirige pas au pays des essences. Et si rêve il y a il finit parfois la tête contre les murs.

 

 

 

La ville est à corps ouvert loin de la danse des mots qui croient souvent guérir ce que les images montrent. Ici elles cisèlent des instants. Comme si c'était un film. Pas n'importe quel film. Une histoire de solitude collective et parfois de pauvreté. S’éprouve une atmosphère tout de même poétique par le transfert que proposent le dessin et surtout le noir et blanc.

 

 ingo 2.jpg

 

L’artiste prouve que la chirurgie esthétique faite à sa ville ne fait pas forcément des merveilles. Mais pas question au dessinateur  de s’appesantir là-dessus. Il soumet le « lecteur » à une dérive. Ses mises en images sont autant de mises en demeure au sein d’une quête de la fragilité et de la ténuité de la ville et des ses habitants. Ici et contrairement à l’idée de Baudelaire « Le cœur de la ville change parfois plus vite que celui des mortels ». Mais ces derniers restent les dindons de ces modifications.

 

 

 

Il s’en faudrait donc de peu pour que nous soyons les acteurs d’un tel film muet, les héros de ce roman d’époque et d’idées qui  se passent des mots. Ingo Giedenzanner devient l'architecte du ventre de sa ville. On le sent proche, amoureux et douloureux.  La réalité y demeure farcie de mystère -paradoxalement - par effet de surface. Elles ne sont en rien des surfaces  de réparation et ouvrent à des profondeurs.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 



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24/06/2013

Pierre Chappuis : marges des neiges

 

CHAPPUIS 2.gifNé en 1930 dans le Jura bernois, Pierre Chappuis s’est consacré à l’enseignement de la littérature française dans le canton de Neuchâtel où il vit. Son œuvre est ramassée : une dizaine de recueils, de petits essais, des ouvrages en éditions limitée avec des peintres compagnons de route. Dans une aventure de l’écriture, du regard et de la marche et à proximité d’un André du Bouchet l’auteur poursuit un chemin poétique proche du silence et du vide. Refusant tout aspect conceptuel ou égotiste il crée une oeuvre des plus exigeantes et aux paysages épurées. Il y a les miroirs de l’eau, les nuages, la neige, des éboulis. Mais cette réalité fuyante n’est pas « la sœur du rêve ». Elle résiste. L’écriture aussi simple que complexe et aérienne l’organise en bribes, bancs et décalages graphiques.

 

 

L’invention formelle sollicite le dynamisme du regard et le travail de l’imaginaire. Mais la poésie marque surtout l’écart irrévocable entre le réel et le langage. Bernard Chappuis le sculpte en ses  « Tracés d'incertitude » placés dans le paradoxe de « Pleines Marges ». Si bien que parfois

 

« Toute la nuit

 

est resté ouvert

 

sur une page blanche

 

un calepin de cuir noir.

 

 

 

Au matin, la neige ».

 


Les pépites de Chappuis  restent des moments forts de la poésie du temps. Dans « La Revue de Belles Lettres » de Genève comme aux Editions José Corti il a consigné ses notes de marcheur solitaire. Aux effets de plan et de vue d’ensemble il préfère un vagabondage plus précis capable d’évoquer les abîmes de l’être. Chappuis y plonge par les lagunes du jour et les lacunes du temps. L’écume des mots n’a souvent pour écho que la neige, sa hantise, sa diaphanéité, sa poussière. Ses volutes sont parfois prises au piège de parenthèses. Pour les dégager les mots se travestissent au besoin en italique.

 

 

Chappuis.gifCertes ils n’aboliront jamais le réel mais - entre  précision voulue et flou inévitable - ils offrent une réverbération sourde à la métaphore dans laquelle trop souvent la poésie cherche en vain son équilibre. Pour Chappuis le poème reste « ce qui peut-être n’eut pas lieu » ou  un effet de « mémoire effacée ». Pour la retrouver l’auteur marche « d’un pas inégal comme qui craindrait de se prendre dans les franges de l’ombre ». Il la suit d’un seul côté : celui « où le froid a creusé ses ornières ». De l’autre la lumière est trop indécente. Le soleil s’y fait garnement il tente d’ébouriffer et de relever la lisère de la chimère. Mais en vain.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret