gruyeresuisse

01/05/2013

Une étrange odeur de "seinteté"

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Véronique Willemin et Nathalie Dran , "Almanach de tous les Seints", livre relié sous moleskine noire et tranche dorée Editions Humus, Lausanne, 39 FS.

 

 

 

Qu’un livre sur les seins soit proposé par deux femmes ôte bien des équivoques. Même si à l’évidence tout voyeurisme ne sera pas absent. Comment pourrait-il en être autrement ? L’almanach offre un superbe registre d’images et de textes dont la courbe des poitrines reste la seule ligne d'horizon. La femme et l’idée même de la femme demeurent pourtant dans leur énigme. Les seins sont autant d’îles que d’injonctions silencieuses au bord de la lagune du temps comme au-dessus du ciel bouleversé. Sans doute à cause - et comme le  disait le poète -  leur mystère qui fascine et leur plaisir qui tue.

 

Véronique Willlemin et Nathalie Dran font entrer dans bien des échancrures pour avancer vers l’obscur et surtout la lumière d’éros. Elles épellent  la courbe-appât d’un territoire sacré avec une pléiade d’artistes, d’auteurs mais aussi avec leur propre écriture et  leur imaginaire. A travers lui à chaque jour sa poitrine. Dans sa fixité celle-ci indique un mouvement diaphane ou tellurique. Yeux fermés, yeux ouverts qu’importe : reste un suspens. Il est comme à  portée de mains. Parfois un soutien-gorge noir souligne sa blancheur. Parfois celle-ci se suffit à elle-même afin de mesurer une profondeur d’abîme.

 

Revisitant à leurs mains les Saints catholiques du Calendrier les deux auteurs proposent un bréviaire perpétuel. Agenda des beaux-arts, ce compagnon du quotidien devient une bible païenne pour tous celles et ceux qui croient moins à Dieu qu’à ses seins. Chaque journée a droit au sien - existant ou inventé. Elle s’agrémente aussi d’une pensée, d’une recette  ou d’une citation littéraire, ainsi que d’une image originale des plus belles gorges. Demeure enfin un espace vierge où inscrire quelques pensées roturières.

 

Toutes les illustrations sont inédites. Elles proviennent  des collections de la  Fondation Internationale d’Arts et Littératures Erotiques  de Lausanne et de celle de V. Willemin. Plus que le grivois les auteurs ont su  retenir  la légèreté et la délicatesse et parfois la dérision. Le corpus apprend que vivre près des seins c’est vivre plus près de cœur. Trop l’oublie. Chaque image lance face à ce « sein qu’on ne saurait voir » une féminine antienne. « Plonge, plonge, plonge dans le mystère qui est le mien, qui est le tien qui n'est que nous » semble dire chaque gorge profonde. Son exhibition (feinte ou non) prouve que tout chemisier vit au dépend de ce qu’il recouvre. Il n’est - comme le voyeur lui-même - qu’un accident de parcours. D’une page à l’autre il convient pourtant de l'abandonner pour se laisser entraîner au velouté de la trace. Chaque jour reste alors un jour faste. Le livre est donc à mettre en toutes les mains…

18:10 Publié dans Culture, Femmes | Lien permanent | Commentaires (0)

Alexandre Friederich : De l'intime

 

 

 

Alexandre Friederich, « 45-12, retour à Aravaca », coll « Re :Pacific », Editions Art&fiction, Lausanne, 2013, 106 pages.

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Alexandre Friederich est un artiste et écrivain spécialiste des livres ovniesques. « Histoire de ma montre Casio » et  « Susie la simple » furent « écrits » à quatre mains pour le premier et six pour le second. Ici l’auteur joue le soliste afin que le journal intime retrouve un nouveau départ.

 

« 45-12, retour à Aravaca » naquit précisément le  27 janvier 1977. Le jour dit, le futur auteur (âgé à l’époque de 12 ans) pris aux mots le conseil lancé par le Directeur du Cours Molière  « ceux qui le veulent peuvent prendre chaque soir chez eux quelques notes sur les évènements de la journée. Vous verrez c’est passionnant ».  Dès le 30 du même mois Friederich rédigea sa première note. Il n’a pas cessé et 10 000 pages se sont accumulées d’abord sur une série de carnets puis sur un blog.

 

L’auteur propose aujourd’hui une sélection de ce corpus d’ensemble intitulé « Journal d’Inconsistance ». C’est passionnant. D’autant que Friederich a organisé son choix autour des 17 maisons ou appartements où il a vécu. Le premier situé dans le petit village espagnol d’Aravaca donne le titre de l’ouvrage. Le diariste en surgit tel un irrégulier de la langue et du genre qu’il a choisi d’illustrer. Il fait écho à un de ses coreligionnaires : Amiel.

 

Tout passe dans le « Retour à Aravaca » apparemment sous le registre d’une pure narration « de surface ». L’auteur souvent ironise :  « Le maçon coule la chape : « oh ça le mélange est dosé, il est bien gras ». Le soir quand je rentre il a posé le carrelage : rien n’est plat ». Ce qui n’empêche pas ça et là des percées incisives : « On désire autre chose que ce qu’on a, mais aussi ce qu’on a faute de savoir le posséder ». L’ensemble garde néanmoins le côté primesautier de la gambade La jovialité est privilégiée face à la fausse introspection. L’auteur et artiste suisse n’appelle ni au  sacrilège, ni au blasphème. Le secret demeure ce qu’il doit être : caché. 

13:06 Publié dans Culture, Images | Lien permanent | Commentaires (0)

Catherine Bolle et Olivier Thomann : de la chimère au réel

 

« Dans les Sables du Taklaman», Exposition de Catherine Bolle (plasticienne) et Olivier Thomann (photographe), galerie d’arts contemporains, Red Zone, Genève. Du 2 mai au 29 juin 2013.

 

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Au 3ème siècle avant J.C, Cai Lun, formalisa l'art de  la fabrication du papier à partir de bambou, mûrier, lin et chanvre. 2000 ans plus tard fut retrouvé  un papier de cette nature dans les ruines d'un fort du désert du Takla-Makan. Ce lieu  donne le titre de l’exposition de l’artiste lausannoise Catherine Bolle et d’Olivier Thomann.

 

En mouillant ce papier très fin pour le faire pénétrer dans les creux de la gravure et pour encrer, après séchage, la partie restée en relief étaient « estampés » les textes calligraphiés sur des stèles de pierre.  Catherine Bolle a repris cette technique, sur un papier spécialement importé de Chine, pour estamper des «textes» de pierres, de fleurs et d'objets divers avec un grand sens historique et poétique.

 

L’artiste saisit l’inconnu ; l’insaisissable comme elle le fait à travers la peinture, la sculpture, la gravure sur toutes sortes de supports : le papier bien sûr mais aussi la toile, l'aluminium, l’  « Eternit »;  le verre et les surfaces transparentes plastiques. Son fils Olivier Thomann la suit dans cette exploration. Mais il choisit de son côté la photographie pour exprimer à la fois l’évanescent et le tellurique.

 

Les deux créateur font saillir les dichotomies entre hier et aujourd’hui, ici et là-bas, l’urbain et la nature. Ce travail dépasse l'esthétique habituelle des formes, des supports. Mais l’humain n’est jamais oublié. Catherine Bolle fait passer ainsi de la chimère au réel. Son œuvre comme les fables les plus anciennes  approche la puissance « évidante » des formes et des couleurs en une « simplicité » complexe faite de risques violents et d’équilibres subtils. 

 

L’exposition montre une succession de gestes et d'opération de même que la fulgurance et l'innombrable épiphanie  qu’ils constituent. La géométrie demeure toujours imparfaite : perfectible, inachevée. Mais l’artiste sait en tirer partie afin d'influencer la sensibilité de la matière et la conduire souplement à révéler les schèmes de sa mise à jour.

 

Chaque œuvre a donc pour clôture l’illimité. Tels des somnambules nous parcourons le temps. Catherine Bolle sort du dormir insidieux des firmaments. Elle en affile les sensations,  les englobe dans un flux  Les formes sauvages et secrètes qui surgissent rendraient interdit Saint Augustin l’iconoclaste.  Une fluidité se libère et libère du sous-sol d’un réel  des servitudes. La créatrice et son fils  propagent des ébranlements immenses ou minuscules. De la chute d'une pomme ou d’une fleur  ils font une célébration.

 

 

 

09:56 Publié dans Genève, Images | Lien permanent | Commentaires (1)