gruyeresuisse

18/08/2022

Vert gain

Daudé.jpgPrès du Mékong, dans le brouillard tiède de l'aube le voici à nouveau, pauvre hère désireux de remonter le fleuve et, animé d'une revanche sur le temps. De la berge où les longaniers, palmiers, manguiers dévalent, tel un jouvenceau auquel un abbé sourit, il bout de l'impatience d'assouvir une déesse - fille plus que khmer et à l'émolliente douceur. S'y engouffrent ses délires d'une fureur antique. Existe donc ses encore près d'Angkor du moins c'est ce qu'il caresse lorsque son bananier de bas ânier s'allume là où sur l'eau aussi blette que lui, le soleil joue avec des confettis de mica. Il feint d'ignorer ses cheveux blancs et c'est comme si ses brames amoureuses ricochaient de partout tant il se croit encore vert et sémillant même si son corps perclus de rhumatismes jouxte la dégringolade. Obstiné, irréductible colonial gaulois il se veut droit - au moins dans ses bottes - et Prince Charmant de Belles aux forêts tropicales dormantes ou de diablesses. Il imagine encore - près de la rivière des neuf dragons et en devenant le dixième - le nid coquet d'un lotus féminin où il redeviendrait glorieux vainqueur. Le pauvre ne voit même plus que les jacinthes d'eau n'ont que faire d'un tel chasseur et de son piège. Les belles de cas d'X imaginent leur delta secoué par d'autres bras que ceux de l'enroulé dans son peignoir et dont les jointures craquent. Coulé sans le savoir dans la cuiller de l'oubli, il a désormais pour tout viatique les formes des frissonnantes potentielles. Leurs arrondissements ne resteront que sur le remous de ses paupières. En dépit de son chant si sucré et en son hiver, le soleil en mourant éloigne les lèvres des fantômettes. Elles restent pour lui en un silence assourdissant. Gloire soit donc rendue à ceux qui s'en éloignent pendant qu'il est encore temps. Ils savent qu'au creux de leurs draps une étape s'achève. Demeurent leur peau plissée où les ans n'apportent plus de Lorelei. Pour les présumés prodigues, agiter des rêves restera au mieux une prémonition cruelle : leur ligne de crête est un horizon qui à force de reculer finit pas disparaître bien loin des premiers rires et des premières tempêtes.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Photo Marie-Ange Daudé

17/08/2022

Stéphanie Lugon "lectrice" de Charles Gleyre - derrière l'image

Lugon.jpgObnubilée par la beauté charnelle de "La Jeune fille dans un intérieur pompéien" du peintre Charles Gleyre, Stéphanie Lugon, veut comprendre ce qui constitue l’effet de sidération du tableau. Existe donc là une suite de " réflexions sensitives" à partir de l'oeuvre où se crée un affolement certain des sens. Mais l'essayiste questionne tout autant la construction culturelle du regard sur le corps féminin
 
Conservatrice de musée, historienne d'art, elle fait de l'écriture "un moyen de ranger le monde, comme une offrande et comme une consolation". Et ici elle permet d'approfondir le pouvoir d’attraction du nu féminin. Il est creusé pour mettre au jour ce qui s'y joue. Pour cela, Stéphanie Lugon paie de sa personne : elle se prend ironiquement comme propre objet d’étude pour explorer les arcanes de la peinture en retraçant l’itinéraire intérieur qui la lie au tableau.
 
Lugon 2.jpgAu delà d'une simple "discipline cérébrale" d'analyste picturale, l'écrivaine permet au corps et à ses émotions de parler. Dès lors son expérience intime donne l'occasion de laisser poindre la puissance de la peinture. Elle devient en conséquence une auteure engagée mais d'un genre particulier. Elle prouve avec verve comment articuler ce qui paraît incomptable. L'empathie et l’érotisme  sont scrutés. La beauté traverse de sa douceur, là où une croupe se tourne vers le jour pour obscurcir tout le reste sur lequel l'ombre tombe.
 
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Stéphanie Lugon, "Jeune femme dans un intérieur lausannois", coll. SushLarry, art&fiction, Lausanne, septembre 2022, 76 p., CHF14.90..

Alter native

Al Varlez.jpgA continuer à ne pas sortir de ta chambre et à faire la morte chacun peut penser à un décès effectif. Quand on viendra te souhaiter au bout de quinze ans ton anniversaire force sera de le constater -  alors que chacun pouvait estimer que tu serais sortie pour pécher des épinoches ou savourer une petite mort pour reprendre le dessus et le dehors. C'est à croire que la pensée dans ta tête ne pouvait faire  qu'un tour sans passer par tes organes et leur viole de gambettes même si elles croyaient penser à sa place. Mais c'était sans compter que pour la lessiveuse mentale l'essorage ne fut jamais l'essor. Tu es restée à patauger dedans sans faire appel aux dépanneurs. Et tu t'es retrouvée avec un si bouleau,  amas de terre meuble et humide que tu croyais propice à faire germer et produire des fruits d'une saveur inattendue. Mais rien,  zobie. A quoi bon toutefois regrets ou amertumes : désormais l'inconnu et l'illimité se conjuguent en leur extrémité. S'effondre jusqu'à l'étroit rebord de ta fenêtre où jadis, moins que de t'oxygéner, tu appris la distance des distances pour que le monde et ses hôtes ne te sautent dessus. La porte claque, les pas s'éloignent. Mais tu ne le sais pas. Tu mesures le ciel, comptes ses astres et leur silos d'argile ou de sable. Mais où se comble l'absence demeure ta distance.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Dessin d'Al Varez