gruyeresuisse gruyere

13/08/2022

Mec plus ultra

Cpouse Pina Chiaranda.jpgAh ça il a couru. Est-ce le refus, la peur qui motiva une telle activité dérisoire ou  une banale impuissance (un manque de testostérone) qui se vengerait sur le bitume? Il  ne l’a jamais su. Alors quand on ne sait pas on court. Et putain ce qu'il a couru. Avec son corps qui  se sculptait, se privait, se pesait  au gramme  près. Ses yeux s’acharnaient sur l'écran du pèse-derch pour voir combien de gras s'en arrachait. Qu'importait la chaleur et le froid. Un vrai buldochaire qui n'arrêtait jamais - même sous la pluie où ca déglougloultinait sur son corps  blême, crachant à en baver, à en vomir et en chaumir. Plus de bide, que des cuisses. Ah ça ses cuicuisses. Manière aussi de se taire et ce déjà chez  ses géniteurs où la révolte a progressivement grossi en lui : contre eux bien sûr, mais plus définitivement contre lui-même. Un coureur amateur mais au sens noble comme, côté poésie, Perse ou Du Bouchet. Lui pareil même si ses  efforts ne visaient pas à accroître son vocabulaire. C'est à peine si ça et là partent quelques syllabes maladroitement crachées en un lexique minimaliste pour dégager ce qui étouffait, étranglait. Bref s'effaçant avec peu de vocabulaire, une syntaxe limitée et une tendance toujours plus forte aux grossièretés. Devenant peu à peu sa propre caricature. Toute sa démarche visait à raffiner ce qui fait mal ou le mal - il devait y avoir du Baudelaire là-dessous, à chercher de l'oubli dans la course comme l'or dans la boue. Ne devint que sa propre marionnette plus que mari honnête voire Ubu cocu. Il n'a plus eu d’horloge sinon biologique. L’heure lui fut donnée en mode silencieux. Il devint transparent. Sans voir combien on voyait à travers lui ses livres. Qu'il n'ouvrait plus - conservant pour tout viatique une présence animale. Parfois un geai venait se poser sur son épaule. Se penchait puis relevait la tête dans sa direction, aussi furtif qu’une ligne noire, qu'une ligne blanche, et une grise qui tendait vers le bleu. Puis il s’envolait pour aller avaler le dernier moucheron de la saison. Lui aussi aurait dû manger plus. Mais résistait, résista. Avant le changement d’heure, sans le changement des heures, après le changement d’heure. Débauche d'enjambées dès la  cage d’escalier où la moindre carrelette scintillait sous ses pieds eux mêmes nichés au-dessous d’un nez tout mou avec la quantité de sang qu’il faut pour qu’une veine porte ce nom et qu’une artère le mérite. Et ce avec sa production exacte d’eau sur le derme pour exister une fois, trois fois, cent, mille fois au point d’en bâtir une seconde nature à n’être-pas et qu'il considéra comme le nec plus ultra d'une humanité possible.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Photo de Pina Chiaranda

Commentaires

Courir , Zatopek , Jean Echenoz , Minuit et JPGP .

Écrit par : Villeneuve | 14/08/2022

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