gruyeresuisse

28/02/2022

En piété

Stephanie Chardon.jpgLaisser la jubilation conduire le partage. Mue trépigne, bouge. Où allons-nous  sinon sous robes et chics dessous. Il y a tant de début. S’attacher aux plis, y glisser ses mains. C’est explorer ce qui n’est pas encore, ce qui sera, ce qui pourra être avec l'attention nécessaire. Se perdre pour te retrouver . Épouser la forme du "en cours", du hors champ pour ainsi dire. Main majeure va et vient. Perdre le nord, malaxer, pétrir, caresser, explorer. Tracer des chemins dans les sinuosités, donner forme au dédale.  M'y perdre pour que tu te retrouves.  Dans une cité nouvelle, une forêt, un hôtel, sur une route de campagne, en ville, dans un parking souterrain, parfois un appartement. M'assigner à ton plaisir. A traverser, en long, en large pas de travers (quoi que). Arpenter les marges, occuper le centre. Robert Rozelrav.jpgAu besoin contourner, détourner, dériver. Chercher. Ton jardin, ton petit monde, ma planète Un microcosme déployé. Une vue plongeante de l’extérieur vers l’intérieur. Pas de contraintes. Pas d’urgence, peu de limites.  Inspiration. Exaltation. Trouver le bon angle. Repérer la trame, la découpe, le montage, la couture. Au besoin corriger des erreurs. Parfois (en) découdre. Jusqu'aux finitions. Ah les finitions... A tous petits points de capiteux capitons. Bien les chercher. Et que tu prennes ton temps. Pas à pas le patchwork et l'édifice souple. Un jeu de patience. Un défi.  Ne rien robotiser. Cultiver ton jardin sans le labourer. Être géomètre, horloger.  Et parfois, le laisser aller, le laisser s’emporter. Tout  y croît allègrement concocté avec des ingrédients singuliers  où l’harmonie est de mise. C’est une mécanique : ça doit tourner fluide,  moulant, mouvant, émouvant. Chaque fois broder et inventer. La dentelle. Tenter la taxinomie, tâtonner. Revenir au point de départ, au puits sans fond. Le tout un peu roman, un peu poésie, un peu traité scientifique, un peu documentaire. Mais bien plus. Couture que couture et passé empiété.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Oeuvre (qui ne manque pas de piquants) de Stéphanie Chardon et une de Robert Roselrav

Un Gepetto d'un nouveau genre : Pierre-Alain Zuber

Zuber.jpgPierre-Alain Zuber, Andata Ritorno, Genève, du 3 au 6 mars 2022.
 
Sous un aspect à la fois robuste et ludique, Pierre-Alain Zuber entretient un dialogue intarissable avec la matière première de son art : le bois. Le bois brut transformé et débité en planches, lattes et poutres. Les fibres restent visibles et parfois les veinures naturelles déterminent l'image. Courbé, dilaté, tendu, mais jamais cassé le bois n'est pas traité avec ménagements
 
Zuber 2.jpgNéanmoins Pierre-Alain Zuber façonne méticuleusement ce bois en respectant une longue tradition pour la perpétuer sous formes néanmoins de structures et sculptures qui n'ont rien de traditionnelles. Le tout dans une recherche de formes inédites sans altérer toutefois la nature du matériau. Sa dynamique décide de l'organisation de la sculpture. 
 
Zuber 3.jpgPierre-Alain Zuber coupe, scie, colle, polit, courbe le bois. Celui-ci   retrouve une qualité générique dans les œuvres de l'artiste. Il en suggère les énergies cachées et reste toujours mis l'épreuve jusqu'à l'extrême afin d'en extirper ses possibilités.  D'où une suite de tensions. Parfois l'artiste va  jusqu'à entailler d'épaisses poutres qu'il courbe et tort.  Parfois des lattes étroites se mettent à vibrer au-dessus du sol et sur les parois.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

27/02/2022

Guillaume Basquin : faire en sorte que.

Basquin.jpgEn diverses compositions phoniques et phonétiques mais où  le sens est la seule marche à suivre, Guillaume Basquin rappelle que la parole - comme une robe- est inséparable du corps qu'elle contient mais le transforme. Dès la première partie de ce corpus, l'auteur avec sa verve et par l'écheveau de strates coupe, évacue, élague ou ajoute des froufrous. Face à une tradition basée sur une sémiotique de l’être qui se confond avec son dire, Basquin  montre comment le langage fait pression quand il n'est qu'un "pour faire en sorte que".
 
L’injonction que propose l'auteur ne semble demander, ni acquiescement ni réfutation. Elle devient au besoin la volontaire "exagération du mal" pour qu'il sue, voire rende l'âme au sein des fragments de celui qui se présente comme "un faiseur de notes invétéré" et "Roi livre". Par les marges qu'il ouvre se produit  la mise au tombeau de bien des écritures préformatées. Au "J’ai cru et j’ai parlé" de Saint-Paul (Seconde lettre aux Corinthiens), Basquin oppose sa propre règle : passé un certain point "il n'y a que la rigolade et le cimetière". 
 
Basquin.jpgIl rappelle que chercher à savoir ce que parler veut dire fait est l'essence de l'écriture. Pour autant beaucoup - par peur, politesse ou autres fonctions relationnelles ou sécurisantes - feignent d'enregistrer ce qui est de "situations" comme le fit Sartre. Guillaume Basquin prétend à mieux :  à la parole dans la parole. Et au besoin le contenu verbal peut  se trouver démenti au direct de son énonciation.  Si bien qu'en un tel livre-monde  se pose le problème du langage en tant que séparation, distance et interruption du monde tel qu'il est donné à lire. Cela appelle à la veille incessante que l'auteur déploie. 
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Guillaume Basquin, "L'Histoire splendide", Tinbad Chant, Editions Tinbad, Paris, 2022, 344 p., 23 E.