gruyeresuisse

25/11/2021

Texte-hure et sur-figure

Cauda W.jpg"Il est impossible de décrire l’enfer que j’ai traversé au cours de ces dernières longues nuits de cauchemar d’où je commence à peine à sortir. L’abîme dans lequel me précipita la révélation de ma psy, me rappela les moments où j’avais découvert combien elle était une femme démoniaque. Je ne pus m’évader pour chercher de l’aide. Elle m'a tendu un véritable filet :  contrôle permanent de tous mes actes, confiscation de mon appareil radio, interdiction de me servir du téléphone de l’étage ou de parler avec le personnel de l’Hôtel-Dieu. Tout ce petit monde étant à ses pieds et  d’accord pour me faire le plus grand mal possible." "Très mauvais !" me disait ma doctoresse finissant de regarder les barbouillages que je lui donnais chaque  matin. "Je n’aime pas du tout comment vous dessinez la fin de votre sexe". "Docteur, je vous prie de me pardonner mais, une fois de plus, je dois insister sur le fait que mes dessins ne sont pas réalistes mais des  surfigurations. Et  tout comme la légende faustienne, le sexe n’a pas de fin. Tout au plus, son coït peut être interrompu  -  pour recommencer sous de nouveaux aspects, avec de nouveaux jeux que si j'en crois votre garde rapprochée vous avez le secret."  "Je ne comprends pas ce que vous voulez dire" me dit-elle. "C’est très simple, Docteur. Un dessin ordinaire a une fin et un début précis. Il est limité dans le temps et dans l’espace. Un surfiguration  s’inscrit dans le réseau infini d’autres images. C’est pour cela que, moi non plus, je ne comprends pas ce que vous voulez me dire. Je ne sais de quelle peinture ni de quelle fin vous me parlez". Cauda W2.jpg"Dans ce cas, je vous demande mille pardons, Monsieur l’artiste Surfiguratif répondit-elle avec une componction outrageusement ironique. Mais je dois vous dire que  votre délire ne me plaît pas du tout. Et puis, c’est à moi et non à vous de décider s'il est terminé ou non". Brisant là,  chacun continua pourtant à estimer que c'était bien l'autre qui avait les fils croisés dans la tête. Mais nul ne put dire qui de l'une ou de l'autre s'estimait  injecté d’une drogue qui  maintient dans un état quasi comateux.  "Comme ça, vous n’aurez pas la tentation de vous échapper de vos images" dit l'une, " Comme ça, vous n’aurez pas la tentation de vous échapper de votre asile" dit l'autre." Reste néanmoins probable que s'ils ne veulent l'Enfer pour l'éternité, il vaut mieux qu'ils abandonnent leurs occupations coutumières. Mais à cet instant propice la Doctoresse fait jouer du Wagner pour la brosse de celui qui au milieu de ses tourments se redresse brusquement dans son lit pour peindre tandis que redoutant les Corot pied la soignante aux petits oignons est effrayée par l’impression que le plancher tout autour s’en va on ne sait où et que Killer lui-même va être précipité la tête la première au fond des enfers. Il faut savoir pour ceux qui ne connaissent pas ses oeuvres que Killer met sa jarretelle à la cuisse du ciel et ne fait de place que pour la saine barbarie des amours  illicites. L'éros chez lui se fiche des acteurs : aveugle qui pousse une fillette sur une balançoire, amante qui pourrait être  sa grand-mère. Les corps y vont de toute leurs pulsions et ne s'en privent pas. Il faut que le corps exulte. Et il n'y a pas qu'aux filles des rues à faire le trottoir.  Les chastes se font ardentes  mais Fanny lorsque les stalactites tiquent, histoire de ramener ceux qui ne seront que poussières à des semences à mère. Chaque toile est la géomètre de certaines asymptotes et qu'importe si les lèvres se chiffonnent car c'est- ainsi que l'amour se pratique ou se rêve : jupe relevée, c'est directement la salle pétrière. La flûte enchantée n'y connaît pas la clémence. Elle fait flèche des Vénus aux mille hauts qu'il s'agit de défaire. Chacun peut ainsi répondre à la question que Daniel Rops a oublié de poser : "Petite mort où est ta victoire ?". Néanmoins selon la doctoresse, les purgations restent - pour l'homme et le  pantalon - l'essentiel - surtout lorsque le second tombe sur les talons du premier. L'étalon doit méditer même si les patientes s'impatientent jusqu'à des âges très avancés. Néanmoins les croupes bergères en guipures foliolées trouveront la vie en rose. C'est du Piaf et du De Kooning. Des trapèzes et du looping.  Néanmoins la doctoresse au grand coeur, au  blanc de cuisse et le rose thon des joues ne reste pas en restes. Elle rend la vie plus vive et Killer jaloux. Il suffit de défaire certains de ses lacets pour entrer en texte-hure.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
(Killer suite) Oeuvres de Jacques Cauda

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