gruyeresuisse

23/11/2021

L'Annonciation - Jean-Claude et le Killer

CACA.jpgLa Divinité m'envoya un dernier Ange pour me débarrasser de ce monde et me ramener à Elle. C'était une femme magnifique, métisse. Elle volait en faisant un bruit à peine perceptible, s'approchant, sûre d'elle et fière de la haute mission qui lui avait été donnée. Elle savait qu'elle allait me tuer et je le savais aussi. Après un court moment d'hésitation pendant lequel je pensai la tuer, je m'interdisais tout mouvement. Elle se posa sur mon épaule et enfonça sa trompe meurtrière dans la veinule de son choix qu'elle suça lentement. Je crus m'évanouir de douleur mais je résistai, la laissai se remplir de mon sang tandis qu'elle m'inoculait son venin. Je la regardai s'éloigner presque avec mélancolie, comme si j'avais perdu la plus belle et la plus passionnée des maîtresses.
 
Il devint néanmoins évident que ma fin était proche et c'est à peine si j'avais encore la force de me redresser sur mon lit pour boire cette tisane amère que mon épouse apporta quelques heures avant mon décès. Elle se dit contrariée de n'avoir pas eu le temps de réunir tous les documents nécessaires pour récupérer les intérêts qui lui revenaient. Craignant de déclencher un rififi de dernière minute, je me bornais de la remercier d'être venue pour assister à mes obsèques. Mieux encore, je fis son éloge de mère courageuse, d'épouse honnête et fidèle qui ne m'avait jamais trompé et qui attendrait ma mort pour convoler en justes noces.
 
Caca 2.jpgL'heure  de mon dernier voyage approchait rapidement et je voulus me recueillir dans le calme et le silence. Mais c'était sans compter avec mes susdites dernières paroles. "J'ai besoin de m'entretenir en tête à tête avec toi", me dit-elle. Je demandai à tous de se retirer. Nous restâmes face à face. Elle m'avoua qu'une de nos garçons n'étais pas de moi tandis qu'elle éclata en sanglots et me laissant pétrifié de stupéfaction tant je la supposais fidèle parmi les fidèles et sans savoir qui de Caïn ou d'Abel n'était pas mien. "Je n'ai pas pu résister au Killer, avoua-t-elle, et c'est bien plus qu'une fois que nous commîmes l'irréparable". 
 
Je me laissai tomber sur les oreillers et fermant définitivement les yeux, j'entrai dans le coma qui servit de préambule à mon trépas. C'était la première fois que je mourais et, forcément, je ne savais pas très bien comment faire. Vu de l'extérieur, la chose semblait simple, il était question de s'arrêter de respirer. Vu du dedans, c'était une autre paire de manches. Le Paradis Céleste et l'intérêt d'y aller m'enthousiasmait pas du tout. J'avais peur de mourir, comme tout un chacun et je m'accrochais désespérément à mon corps d'autant que la jalousie me tenaillait. Et le Killer de se régaler : vu mon état il ne redoutait pas le tonnerre.
 
Or, mourir est un acte physiologique à peu près comme n'importe quel autre. La nature a tout prévu pour que cela se passe pour le mieux. Le tout, justement, c'est de faire confiance à la nature, de laisser faire, de se détendre. Cette détente arriva avec le dernier baiser de mon fils présumé qui, me croyant déjà mort, s'approcha pour me dire adieu avec un baiser sur le front. Alors il se produisit chez moi ce phénomène invraisemblable, pratiquement indescriptible. Mon esprit fut parcouru de fureur et je montai au Ciel directement.
 
Là-Haut, le portier n'était pas Saint Pierre, il était parti en vacances. A sa place il y avait un barbu au visage maussade, que je ne reconnus pas au premier abord mais que je ne connaissais que trop bien. Enfin si ce n'était pas lui c'était son frère. "Quel est votre nom ?" me demanda-t-il en Langue Céleste. Il le pianota sur son ordinateur, puis me dit, d'un air moqueur : "Désolé. Votre nom n'apparaît pas dans mes fichiers. Allez voir en bas, du côté de l'Enfer, chez les adultères. Il paraît que vous avez eu une histoire de sexe avec une femme mariée".
 
Caca 3.jpgJ'allais me mettre en colère mais je me dis que j'étais en train de jouer ma destinée pour l'éternité et qu'il valait mieux ne pas déconner. "Il s'agit sans doute d'un malentendu. Je n'ai jamais lutiné personne". Subitement bonhomme il rétorqua :  "Si c'est comme ça, tu peux passer", acquiesça-t-il. "Mais pour vérifier, il te faudra te réincarner. Ne t'inquiète pas, je m'occuperai de te trouver une bonne petite réincarnation vers l'an 2050."
 
Plusieurs décennies passèrent et lorsque je revins sur Terre je me trouvais à l'aise dans mon ancienne chambre où j'avais toujours écrit. Je remplissais, indifférent aux jupons, quelques grimoires qui eurent l'art de plaire et un certain succès. Cela donna lieu à des cérémonies plus importantes que pour mes funérailles. Mais j'étais déjà remonté au Ciel je me fichais royalement d'un succès dont Saint Pierre me tannait. C'est à peine si de mon vivant j'avais pu écouler quatre cents exemplaires. Mais mes tirages faramineux post mortem me laissèrent indifférents. Je me vantais de croire que la haute littérature n'avait besoin ni d'hommages ni de promotions commerciales, qu'elle s'imposait d'elle-même, comme la lumière. Ce qui est une absurdité parfaite.  Néanmoins Killer avait su y faire. En parfait éditeur, voyez-le  :  lors du Salon du Livre francophone, dans l'aube safranée de Moscou  il fait de ma veuve joyeuse une sylphide volant entre les flocons. Et si vous attendez un peu il n'est pas impossible que sa poitrine nue aligne plus de phrases que mes mots de volumes.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

(Killer suite),oeuvres de Jacques Cauda

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