gruyeresuisse

20/11/2021

Modeste pompon

Cauda x.jpgKiller  réfléchit à un genre littéraire de son invention qui permet de passer et de repasser du bizarre au commun et de la prose aux vers et ce pour démasquer les savoirs célestes par le salace.  Un hôpital psychiatrique est le lieu idéal pour mener à bien ce genre de tentatives pense-t-il et très vite une des spécialistes grenobloises le reçoit et l'accueille. Elle lui apporte toute l’aide nécessaire. "Avez-vous besoin de quelque chose en particulier ?" demande-t-elle. Et lui de répondre d'une machine dotée de mémoire et capable de corriger les fautes de frappe". "Vous demandez trop" répondit-elle tandis qu'elle lui pique une fesse d'un geste expert.  Puis de le rassurer :  "la fiction est un mécanisme très complexe qui implique la participation primordiale du centre intellectuel, activé par les centres émotionnel et sexuel. Mais s'il y reste embourbé il fera de vous un mythomane ou un malade mental. Et ce d'autant que ce que vous écrivez altère la vie individuelle et sociale. Mais je vais vous surveiller ". "Je ne comprends pas ce que vous me dites" assure le Killer. "Justement lui répond-elle, je vous suggère d’accepter de vous voir comme un écrivain qui a tenté d’écrire un roman non sur du papier, non à travers l’écriture, mais à travers la simple rêverie. Nous pouvons dire que votre délire n’est rien d’autre qu’un roman non écrit, où l’auteur se confond avec son propre personnage".Cauda X2.jpg Et killer se met à penser avec sa prêtresse des psychés que romancer revient, jusqu’à un certain point, à délirer. La praticienne se garde alors d'intervenir. Mais elle sait que  les romanciers puisent largement dans les théories freudiennes, de l’autre les psychanalystes trouvent dans le roman maintes illustrations à leurs thèses. Tant et si bien qu’aujourd’hui de plus en plus de romanciers deviennent psychanalystes, et de plus en plus de psychanalystes deviennent romanciers. Alors pourquoi les fous ne feraient-ils pas de même ?  Les trois espèces sont sur la même longueur d’onde : la mystification. Et pourtant, l’image du romancier donnée par Freud dans son Introduction à la Psychanalyse n’est pas nécessairement flatteuse :  "Le romancier sait d’abord donner à ses rêves éveillés une forme telle qu’ils perdent tout caractère personnel susceptible de rebuter les lecteurs, et deviennent une source de jouissance pour les autres. Il sait également les embellir de façon à dissimuler complètement leur origine suspecte." Killer ne veut pas toutefois aller jusque-là. Pas question pour lui de procurer aux lecteurs le moyen de puiser soulagement et consolation dans les sources des jouissances de leur propre Inconscient. Il veut s’attirer non leur reconnaissance mais leur haine pour peu qu'ils ne comprennent que ce qu'il écrit n'existe que dans sa fantaisie. "Quelles intelligentes sornettes vous débitez !" dit la doctoresse. "Pas du tout, rétorque l'impatient patient, relisez attentivement l’Introduction à la Psychanalyse et vous verrez que Freud assigne aux romanciers le rôle de fournisseurs de jouissance, en échange de quoi ils reçoivent du fric. Ni plus ni moins que les prostituées". Et la thérapeute de saisir l'occasion  de lui  rappeler que non seulement son séjour à l’Hôtel-Dieu n’est pas gratuit mais que sa famille peut trouver son traitement un peu long et couteux. "Vous refusez de la recevoir, mais c’est votre famille qui paye les pots que vous avez cassés."  Killer vexé lui lance un "Laissez-moi seul. Je veux faire  ma promenade".  "Comme vous voudrez et concoctez-nous un petit roman à la parisienne. Vous aurez une chance de gagner un Grand Prix Littéraire et vous serez riche et célèbre" dit la magicienne.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
(Killer suite), Oeuvres de Jacques Cauda.

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