gruyeresuisse

11/10/2021

Ce qui bée ou l'image photographique - Enzo Crispino

Crisp 4.jpgTout vrai photographe shoote pour savoir ce que fait une image. A savoir comprendre les conséquences de cette incongruité sur son rapport aux choses et aux êtres. Bref cette question est celle de la photographie dans sa  fabrique des questions annexes : ses sujets, thèmes et narrations. Sans ces questions, elle ne se serait pas mais elles sont tout autant de façons d’éluder celle de  fond dont l'image est l’inéluctable produit : la question même de son origine.
 
Pour qui photographie - et Enzo Crispino le prouve - l’enjeu est de cerner quelque chose de juste du rapport du sujet  à sa   propre expérience du monde. Mais le monde n’est pas une sorte d’en deçà ou d’au delà de l'image : il est toujours déjà fait de l'image, constitué comme monde par le réseau du  symbolique en elle.
 
Crisp 3.jpgDe même le photographe. Il est dans le rectangle de ses prises. Il y est clos mais ouvert,  du moins s'il refuse par ses clichés une naïve régression fusionnelle ou les exaltations d’une sublimation nourrie de pathos. D’où le combat pour se dégager de ce qui, du corps constitué de la photographie - en tant qu'image de tous -   vient faire écran à une image de l’expérience intime pour en récuser l’inouï et l’assigner au lieu "commun".
 
La question qu’affronte la photographie  est moins celle de l’irrémédiable écart entre les choses et les images  que celle du fossé qui s’ouvre entre la coagulation de représentations du réel et la façon par lequel celui-ci affecte la vie du photographe. Cela ne se résorbe pas dans une imagerie sertie de figures repérées.  Tout prend sens qu'en venant à lui comme obscurité, confusion insensée, flux d’affects.
 
Enzo.jpgCe qui "fait" un vrai photographe comme Enzo Crispino est donc la conscience douloureuse et jouissive de cette "différance" (Derrida) qui transpire en une telle démarche. Le défi qu’un photographe doit relever est de savoir donner forme à la pression informe de cette "différance".  A savoir quelle image adéquate former à partir de ce qui n’est que la trace d’une inadéquation irrémédiable et qui ne tire son élan que d’être appelé et induit par le fait de cette inadéquation.
 
Crispino ne saurait répondre à ce défi sans que ses images qui y répondent possèdent une allure  étrange :  il leur faut affirmer leur familiarité comme étrangeté. Celle-ci  n’est pas cultivée, ni recherchée au nom de ce que Christian Prigent nomme un "hermétisme ésotérique". Il n'existe pas de secret dans la photographie : elle pointe le fait de l’invisible.
 
Crisp 2.jpgLe photographe créateur recherche tout ce qui peut approcher d’une mise en scène de  la "différance" : un écart. Il fait consister du vivant dans l'image. Soudain elle n'est plus une représentation morte. C'est pourquoi l’impulsion à faire une photographie surgit de là où les significations défaillent et où elle rencontre ce qui lui reste radicalement irréductible. Sans l’intuition qu’existent ces traces, il n’existe pas d’impulsion créatrice
 
La photographie n'est donc jamais quelque chose d’un réel posé a priori et simplement représentable par le vecteur maîtrisé d’une image composée en style. L’idée même qu’il y a de l’invisible ne se pense que dans la logique et l’intuition que l’irreprésentable est un effet du pouvoir de représenter. En conséquence le photographe n'offre pas seulement le représentable ou l'irreprésentable :  il ouvre au fond du visible le vide du visible, Il crée une ouverture. Cela demeure le principe de l’"élocution" photographique. 
 
Crisp.jpgComme Enzo Crispino le prouve, le photographe est posé à distance du monde. Il n'existe pour lui pas d’autre rapport au réel. Et un tel inventeur sait qu'il n’existe pas de regard et d'image purs :  le regard retient du monde et seulement ce que l'image en découpe. Mais cette découpe suppose un reste : il  demeure à jamais irreprésentable. Sans ce reste "non vu" rien ne serait visible : il n’y aurait que la brume de l’indifférencié commun.
 
Il ne s'agit donc pas de représenter "du" réel - cela est facile. Il s'agit de sortir de la duplication propre aux industrieux de la photographie et aux fabricants de chromos. Le rôle du photographe est de faire accéder ce reste à la configuration imagée sans l’annuler comme reste, comme non "imageable".  Rien d’autre n’a littérairement d’intérêt. Comme l'oeuvre de Enzo Crispino le prouve, la question de la photographie s’ouvre où bée ce reste.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

Commentaires

Mais ce "reste " backstage de l'inconscient est nécessairement suggéré par le choix du sujet et l'angle prise de vue d'une réalité partiellement visible ... en bref le talent du photographe qui " pointe l'invisible " . Bravissimo Enzo !

Écrit par : Villeneuve | 12/10/2021

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Bonsoir Monsieur Villeneuve, merci beaucoup, vous êtes très gentil.
Un salut amical et merci encore.
Enzo Crispino

Écrit par : Enzo Crispino | 13/10/2021

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