gruyeresuisse

10/10/2021

Voix là

voix.jpgLes mots ont comme un goût d’eau qui stagne. Ils peinent à sortir de notre couenne, à déplier leurs jambes. Car ce que nous voulons dire  donne du fil à retordre. Rien ne se certifie dans leurs mailles et leur ombre déborde. Ils se nuisent à sauver leur vernis des rayures. Ils craquèlent en gerçures de rire ou en lamentos lyriques contre la disparition. Ils s'emportent d'exister, se déchirent aux barbelés de lune.
 
Leurs voix baptisent les surgeons de présences qui refusent de mourir. Si bien qu'être en eux c’est obéir à une loi non écrite, inconnue. C'est laisser venir une voix qui nous intime de répondre de nous par les dépôts de la déposition du souffle que le ventre presse pour arracher demain à la  pure angoisse du néant.
 
Les mots sont notre visitation, notre présence dans l’absence. Ils organisent à notre main le chaos dans transmutation de ce qui nous habite et que nous nommons pensée. Mais elle s'y soustrait. La main en sculpte une autre à mesure que l'écriture avance.
 
Voix 3.jpgNe sachant plus  d’où s’origine et de quel tohu-bohu il est issu  le langage reste plus proche du désert des Mohicans que de celui de Moïse. Néanmoins par les mots s'offre une sorte d'éternité. Et si toute écriture nous précède elle doit tout autant se réinventer pour créer non une nouvelle lumière mais un éclairage car nous sommes dans l’ordre des mots et non le monde dans l’ordre des choses.
 
La langue  veut délivrer un secret sans pouvoir se délivrer de celui qui tente de s'exprimer et qui écrivant se dé-crit. Elle n'est pas - quoi qu'on ait affirmé - le questionnement du divin, mais de la révélation l'humain très humain. Nous ne sommes que des corps mus par le langage humain. Il fait au besoin le lit des textes sacrés mais reste d'invention terrestre. Aucune obligeance divine dit au prophète ou au sage grec ce qu'il annonce ou écrit.
 
Bref, l'écriture se fout de dieu car elle a mieux à faire : nous confronter à notre silence. Les mots qui l'habite sont en lui. Preuve que ce "j'écris"  qui n'est ni un simple "je pense" ou "je suis". C'est là que où nous vivons, rêvons, abusons ou témoignons d'une vérité d'apparentement ou d'appartenance.
 
Nous croyons inventer la parole mais c'est elle qui nous invente.  Elle nous fait exister et entrer dans la communauté des hommes. Elle n'est  ni vraie, ni fausse et toujours "mi-dite" comme disait Lacan. Elle est donc moins vérité que croyance. Nous devons accepter d’être commandés par elle et à ce que l'inconscient y balbutie  comme seule "transcendance".
 
voix 2.jpgPar le langage, nous accédons à l’humanité dans toutes ses limites. L'inconscient en reste le vampire qui rote ses symptômes.  Il sort en petites coupures. Il s’aiguise contre la coque native des mots, y engage sa milice intime. Il fait souvent mauvaise grâce, copule où ça tue, s’immisce dans le jus de l'égo, en encaisse les coups, les dévie. Gardien intègre de nos rages, il hume  les vapeurs  de nos assassinats. Notre tête que nous croyons si dure est emportée dans cette chute.
 
Voici notre théâtre d'ombres où tout commence et où chacun rêve de monter quittant une berge solide, aux repères établis, pour plonger dans l'inconnu. Mais comme la ligne d'horizon, en s'en approchant il s'éloigne. L'écriture n'est que l'usage et l'approche d'un savoir inconscient.
 
Jean-Paul Gavard-Perret.

10:20 Publié dans Humour, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

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