gruyeresuisse

27/09/2021

Le monde est tailleur

Short.jpegAprès les confinements nul envie de reprendre une vie dite normale. Je refais la bande son de mon monde avec de la langue et en buvant la Ricoré que Pépette a laissé. J'ai changé. Son goût pour elle s'est affadi. C'est le temps de la mort des dragues. Je suis dans mon lit. Comme une rivière, je n'en déborde pas. Plus je vieillis plus je porte les shorts de mon tailleur tel le vieil héros du "Whatever Works" de Woody Allen. Aujourd'hui Pépette est passée. Elle m'a regardé bien droit dans mes yeux. Et comme le plombier qui est venu ce matin elle a pris soin d'observer mon appartement sans mots dire. Puis elle a jeté sur la table la clef que je lui avais donnée.  Elle a tourné les talons et je l'ai  suivi  car je devais descendre faire des courses. Raisins, oeufs, chips  et rouleaux d'essuie-tout. Avant de rentrer je passe toujours par l'ancienne voie ferrée. Histoire de m'apercevoir - manquant de souffle - que  je vieillis et qu'en conséquence je penche de moins en moins pour une sexualité variée. Seule compte de scribouiller. En revenant chez moi, je vois que dans le Palais de la Foire on  vaccine à tour de bras celles et ceux qui ont applaudi aux fenêtres. Ou pas. Chacun m'engage à me faire inoculer mais je n'ai  pas peur du covid. Voire je m'en tape.  Trois injections pour les pays riches rien pour les pays du dessous. On me dit que ça change le monde mais je n'en vois pas l'utilité. Certes il se peut que je me trompe mais pas plus ni moins que le reste du peloton.  La plupart du temps je vis à côté du monde, des cafés, des cinémas. De ma chambre j'entends ceux qui marchent. Je m'allonge.  Est-ce pour cause épidémique que mon amoureuse ne me veut plus comme partenaire sexuel ? Mais je comprends qu'elle me prenne désormais pour un salaud. Lors de notre dernier repas elle m'avait proposé de m'épouser sans comprendre tout ce que ce pacte englobe de notion flottante. Je lui ai dit - avant qu'elle ne parte et revienne encore une fois me redonner ma clé - que je penserai encore à elle mais que sa présence était devenue dispensatoire. D'autant que ce n'est pas de maintenant que je m’autorise à faire seul les choses sexuelles pour en goûter les charmes et les saveurs. De dépit elle m'a dit enfilant son manteau Zara que je n'étais qu'une femme à barbe et  hystérique dans mon genre. Mais tandis que j'essayais de la comprendre,  je la voyais déjà marcher au loin jusqu'au carrefour où j'avais saisi son bras pour traverser.  Elle m'avait arraché ma tête pour l'embrasser. Sans doute préfèrerait-elle  désormais la marteler.  Pour autant je fais toujours mes cauchemars avec les vieilles âmes qui m'habitent. Mais celle qui franchira désormais ma porte aura quelque chose de plus que les autres : son propre "pass". C'est pas du tout anecdotique car il faut avoir foi en soi pour aller jusqu'ici. Même si avant on disait que c'était bien chez moi. Mais j'attends peu. De moins en moins. Oui celle qui franchirait la seuil aurait quelque chose de plus. Elle regarderait le foot à la télé et les feuilletons sur Arte. Mais les ayant grapillé et n'ayant rien trouvé d'essentiel, elle suivrait le premier autre chien venant. A ce instant précis tout est déjà plus que mi-dit. J'ai remplacé désir par misanthropie. Même si dit-on on ne doit jamais céder sur le premier. Mais c'est de l'enfantillage : passer du tout au rien est sage. Pour l'heure je cherche une des shorts que mon tailleur conçoit si bien. Il suffit de regarder d'un côté ceux qu'il m'a coupés et de l'autre le monde pour ne pas en douter.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

09:40 Publié dans Humour, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.