gruyeresuisse

12/09/2021

Bruno Dumont : bienheureux les pauvres d'esprit

Dumont.jpgBruno Dumont accueille et promeut l’impudeur du mauvais goût, la trivialité du sublime,  la bouffonnerie de l’idiotie. Les guignols prennent  de guingois l'image, les dialogues, les choses et les personnages.
Bienheureux les pauvres en esprit, les rouleurs de biscottos, les don juan d'autos tamponneuses, les arpenteurs de remblais, les promeneurs des ramblas qui mènent à la mer. Le royaume des dieux leur appartient et qu'importe les suffrages humains même si leur idiotie est exceptionnelle.
D’un côté Jeanne d'Arc et Péguy. De l'autre le grotesque et le cochonné. Tout semble bricolé mais tout est parfaitement conjugué pour extraire l'art du réalisme et du psychologique. Le cinéma de consommation vrille sur lui-même. La comédie elle-même est consumée.
Dumont 3.jpgGloire au kitsch des plaines, hourrah à l'oratorio des campagnes dans ce qui rend tout lyrisme cagneux lorsqu'il est humain. La dérisoire fait radieuse la spiritualité. L'inverse est vrai aussi. Jeannette marche ridicule et grandiose, les policiers boitillent là où en voiture le fidèle et osseux Carpentier joue les cascadeurs. Quant aux ecclésiastiques (possiblement pédophiles) et aux politiques  et gradés ils sont inaudibles tant leurs discours diffusés nous arrivent en éclats découpés dans le paysage.
D'où l'exception Dumont : il profane le profane, divinise le divin  mais rend opaques voire dégrade ceux qui se mêlent de l'un comme de l'autre. C'est sa manière de nous rappeler qu'il ne s'agit plus d'ignorer que nous ne sommes en somme tout entiers de corps et d'âme bêtes de somme.
Les personnages - pas forcément "agrégables" - vivent néanmoins en duo pour se tenir l'un l'autre tant bien que mal. Ce n'est plus l'image qui saute mais ceux qui sont dedans et y trébuchent. Il en va de même des phrasés déphasés aux articulations surprenantes.
Dès que ça bouge ou parle il y a au moindre dos d'âne des casses. La forme homogène de la représentation filmique multiplie des contenus hétérogènes. Les parcours supposent des suites de cul de sac, des halètements de non-sens.  D'où ces multiplications de désarticulations réarticulées le plus souvent dans des répliques faites sinon pour ne rien dire du moins pour enfoncer des portes ouvertes.
Dumont 2.jpgLe Bronx est dans la Picardie et ses sites. Ils deviennent moins des paysages que des amorces de scènes et bribes de pensées toujours plus ou moins déplacées. Ce qui n'empêche pas que chacun garde une certaine allure. Il y a ceux qui marchent trop rigides et ceux qui semblent enroulés sur eux-mêmes. Les seuls effets de réels sont les accidents imprévisibles qui font peu à peu coaguler l’inéluctable dans un espace-temps où il reste toujours difficile de prévoir ce qu'il peut engendrer.
Bref, Dumont récure le cinéma. Il fait dans son art du Jarry plus que du Ponge. Ses films sont des almanachs décervelés mais impeccables dans leur coté salement classieux. Chez lui la basse-cour n'est jamais symbolique. Elle s'égosille sauf lorsque le crateur scénarise les grandes voix des volailles médiatiques comme dans "France".
Pour le reste il fait du Groucho Marx tout en restant Bruegel. Il vole dans les plumes du cinématographe sérieux. C'est un Bresson  version plus cambrée du mollet et de la tige. La gravité, au bout du compte, est celle du jeu de mot et de l'image crudité.

Jean-Paul Gavard-Perret

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